Le monument de Diên Biên Phù.

Publié le 26 Avril 2017

Le monument de Diên Biên Phù.

Madame Pagès, veuve du lieutenant-colonel Henry Pagès, avait, il y a quelques années, confié quelques archives au Souvenir Français d’Issy-les-Moulineaux. Parmi ces papiers, figure un exposé fait en 1995 par Rolf Redel, sur le monument qu’il a érigé à Diên Biên Phù au Vietnam, et dédicacé au LCL.

 

Le sergent-chef Rolf Rodel, s’est engagé dans les rangs de la Légion étrangère le 17 avril 1950 et l’a quittée le 25 avril 1957. Après avoir successivement servi à Sidi-Bel-Abbès puis Mascara, il part en Indochine à la 3e compagnie du 4e bataillon du 2e REI (régiment étranger d’infanterie). De retour sur le continent africain, il rejoint la 15e compagnie du 4e bataillon du 4e REI. Il se porte volontaire pour un second séjour en Indochine. Il vivra Diên Biên Phù comme chef du commando de la 10e compagnie du 3e bataillon du 3e REI.

 

En 1995, devant la Délégation ANAPI (Association Nationale des Anciens Prisonniers Internés Déportés d’Indochine), Rolf Redel exposait les raisons et l’histoire du monument de Diên Biên Phù. Le Souvenir Français tient à rappeler que ce document date de 1995, et que deux années plus tôt, le Mémorial des guerres en Indochine avait été inauguré à Fréjus et que les restes d’une partie importante des soldats enterrés en Indochine avaient été rapatriés à la fin des années 1980. Il est également vrai qu’aucun monument français à Diên Biên Phù n’existait.

 

« Mesdames et chers camarades,

 

Je vais essayer de vous raconter l’essentiel de l’histoire du monument aux Morts que j’ai créé et construit sur le site de Diên Biên Phù. Comme je ne suis pas un bon orateur et pour ne rien oublier, je me permets de vous lire le récit que j’ai préparé.

 

C’est en mars 1992 que je suis retourné en Indochine pour la première fois, pour revoir les lieux des combats que j’ai connu pendant mes deux séjours. J’avais emporté une plaque gravée : « A la mémoire de tous les légionnaires tombés au champ d’Honneur au cours des combats de Diên Biên Phù », que j’ai déposée au Musée militaire de Diên Biên Phù. D’autre part, j’avais découvert une dalle de ciment, entourée d’une petite murette, érigée dans les années 80 par un particulier inconnu « Pour les morts de l’armées française à Diên Biên Phù ». cette dalle, jamais entretenu par personne, était abandonnée au milieu des champs de maïs, cassée, fêlée, sale – bref, pourrie et envahie par lé végétation – et la petite murette était en partie disparue. Quand j’ai vu cette « lamentable chose » je l’ai réparée, restaurée, repeinte et remise à l’état neuf avec les moyens du bord de Diên Biên Phù. Je pense que vous avez peut-être vu mon reportage photographique paru dans Képi blanc, le journal de la Légion étrangère en février 1993, ou les différents articles de presse parus dans Le Progrès de Lyon et dans d’autres journaux et magazines.

 

Après mon retour en France, étant donné que beaucoup de monde était au courant de ces faits, j’avais pensé et surtout espéré que cette histoire ferait bouger quelques personnes concernées, ou inciterait les autorités de Paris à entreprendre une action en faveur de nos disparus. Malheureusement, il n’y eu aucune suite et étant donné que pendant 40 ans aucun gouvernement, aucun ministère concerné, ni personne ne s’est intéressé à faire, sur place, quelque chose de valable pour honorer nos morts, et comme aucun corps n’a jamais été rapatrié de Diên Biên Phù en France, j’ai décidé de créer et de construire moi-même et tout seul, à l’occasion du 40e anniversaire de la fin de la bataille de Diên Biên Phù et de la guerre d’Indochine, un véritable monument aux morts, digne de ce nom, sur l’ancien champ de bataille même de Diên Biên Phù.

 

Je tiens à préciser que, contrairement à ce qui a été dit ou écrit dans différents articles, mon monument est dédié à tous ceux qui sont tombés au champ d’Honneur, « Morts pour la France », c’est-à-dire de l’Armée française, y compris les tirailleurs, paras, commandos et supplétifs vietnamiens, les montagnards et les civils vietnamiens ou d’autres ethnies fidèles à la France, pendant toute la guerre d’Indochine, et non pas seulement pour les légionnaires morts à Diên Biên Phù. En ce qui concerne les Vietnamiens que je viens de citer, il est impossible de préciser ces détails sur le monument, car la plupart des ces Vietnamiens qui ont combattu avec l’Armée française et qui, à la fin, ont été lâchement abandonnés par la France, ont été massacrés ou ont fini dans des « camps de rééducation » qui sont semblables aux goulags communistes en Sibérie dans l’ancienne Union soviétique.

 

J’avais gardé mon secret car je craignais un « court-circuitage » ou un sabotage éventuel de mon projet. Seuls, les généraux Coullon, président de la Fédération des sociétés d’anciens de la Légion étrangère, Fouques, Duparc et Colcomb, commandant la Légion étrangère à Aubagne, le colonel Bonfils, vice-président national et président de l’ANAPI Rhône-Alpes, et quelques amis étaient au courant de mon projet et m’avaient fait connaître leur approbation. Le général Coullon m’avait remis la somme de trois mille francs avec la mission de représenter tous les anciens légionnaires et de faire de mon mieux pour honorer tous nos morts.

 

Alors, au début de l’année, j’ai commencé les préparatifs, chez moi, à Lyon : j’ai dessiné les plans du monument ; j’ai choisi les textes définitifs et j’ai fait les maquettes des quatre plaques à fixer sur le monument ; j’ai fait traduire les textes également en vietnamien et j’ai commandé la gravure et sa fabrication ; j’ai acheté 25 kilos de peinture spécial béton et les outils nécessaires, car il n’y a rien de tout cela au Vietnam et encore moins à Diên Biên Phù, et j’ai envoyé le tout, sauf les plaques, soit 36 kilos de fret par Air France de Lyon à Saigon.

 

En arrivant à Saigon le 2 avril, premiers problèmes avec la douane vietnamienne, mais avec beaucoup de palabres, beaucoup de ténacité, beaucoup de patience surtout, et parfois l’aide d’un bakchich, il est possible d’obtenir ce que l’on veut. Ensuite, voyage en train de Saigon à Hanoi – 1.700 kilomètres avec mes quatre-vingt kilos de bagages et avec des étapes à Nha-Trang, Tourane (Da Nang) et à Hué. En arrivant à Hanoi, j’ai pris les premiers contacts pour obtenir l’autorisation de pouvoir construire le monument, mais sans résultat, sauf l’accord et l’appui du directeur général des Musées militaires du Vietnam, un vieux colonel en activité, ancien du Vietminh à Diên Biên Phù, qui m’avait déjà aidé pour le dépôt de ma plaque en 1992.

 

Toujours à Hanoi et en prévision de mes plans, j’ai acheté deux cents fleurs en plastique, car à Diên Biên Phù il n’y a pratiquement pas de fleurs, une grosse chaîne en fer forgé pour l’entrée de l’enceinte du monument et des tissus bleu, blanc, rouge et vert et rouge, pour pouvoir confectionner des rubans, bien inexistants au Vietnam, destinés pour la cérémonie d’inauguration.

 

Ensuite, voyage Hanoi – Diên Biên Phù, j’ai loué un 4x4 chinois de l’armée – 470 kilomètres sur l’ancienne RC 41 – aujourd’hui une piste en mauvais état, voyage de deux jours avec étape à Son La. 24 avril, arrivée à Diên Biên Phù, les Viets se préparaient les festivités, défilé, etc.… du 40e anniversaire de leur victoire. J’ai reçu une invitation pour assister, le 7 mai, sur la tribune officielle des personnalités, à leur grand meeting en présence du général Giap et d’autres « grands chefs », mais bien sûr, j’ai refusé cette invitation.

 

J’ai contacté les autorités du district de Diên Biên Phù, le président de la province de lai Chau, etc… pour obtenir l’autorisation de pouvoir construire le monument, et de plus, la prolongation de mon visa de séjour. Ils n’étaient « pas très chauds » au début, et j’ai rencontré beaucoup, beaucoup de problèmes et de difficultés – n’oublions que là-bas c’est toujours un régime communiste, noyé dans la bureaucratie et infesté par la corruption, qui n’a pas du tout changé de nos jours. Malgré tout, j’ai réussi à les convaincre et à les persuader du bien-fondé et de la nécessité de pouvoir réaliser mon projet, en mettant l’accent sur l’importance que représente pour nous, les anciens combattants, ainsi que pour le peuple français, de pouvoir perpétuer le souvenir et la mémoire des nombreux morts de l’Armée française pendant la guerre d’Indochine, et ils ont enfin admis et reconnu que la création et la réalisation de ce monument était une affaire noble et urgente après quarante ans d’oubli et de désintérêt.

 

Il fallait l’accord, la permission et l’autorisation : du gouvernement, du Premier ministre, du ministre de l’Armée, du ministre des Affaires étrangères, du ministre de la Culture, de la Sécurité nationale, de la Police, du Musée militaire de Diên Biên Phù, de la direction des Musées militaires du Vietnam, du président du district de Diên Biên Phù, du président du Comité populaire de la province de Lai Chau. Et à la fin, après un mois d’attente, quand j’ai eu l’accord de tous, reçu par l’intermédiaire du président de Lai Chau, il a exigé l’accord de l’ambassade de France à Hanoi. Alors, voyage par avion vers Hanoi pour rencontrer l’ambassadeur de France qui m’a fait savoir qu’il avait demandé l’accord des ministères concernés à Paris – et pour moi, une nouvelle attente.

 

Pendant tout ce temps, je suis allé deux fois à Lai Chau, au total 640 kilomètres de mauvaise piste en moto, et j’ai fait deux voyages par avion Diên Biên Phù – Hanoi – Diên Biên Phù pour régler toutes les formalités. En attendant les réponses et la suite, j’ai profité de mon temps libre pour confectionner une couronne de fleurs mortuaires, les gerbes et les bouquets prévus pour l’inauguration et ayant découvert une fille qui possédait une machine à coudre, j’ai fait fabriquer les rubans bleu, blanc, rouge, et vert et rouge destinés aux fleurs et pour la cérémonie. Toutes ces préparations, sans connaître le résultat de mes démarches, mais en espérant que la suite serait favorable à mon égard.

 

Enfin, le 14 mai, j’avais le feu vert de tous, mais avec des restrictions concernant la taille du monument – j’avais prévu la hauteur de l’obélisque à 6,50 mètres et ils ne m’ont accordé que 3,50 mètres au total. L’ambassadeur a fait savoir au président de Lai Chau qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce que je réalise le projet moi-même. J’ignore s’il a reçu une réponse de Paris ou non. J’étais très content et le lendemain, j’ai acheté un morceau de terrain, un champ de maïs, pour pouvoir agrandir la surface de l’enceinte du monument, et j’ai débuté les travaux en commençant par casser la stèle, cet « affreux pavé de ciment » ainsi que les restes de la murette qui l’entourait, en récupérant, bien sûr, les deux plaques de souvenir qui y étaient fixées, pour les sceller par la suite sur le futur monument. Ensuite, j’ai eu d’autres problèmes pour avoir les matériaux nécessaires à la construction, et à cause de la pluie car c’était le début de la mousson.

 

Le 26 juin, après six semaines de travaux, a eu lieu l’inauguration officielle du monument par moi, j’étais le seul Français et le seul Européen, en présence, sur invitation, des autorités de Diên Biên Phù et de Lai Chau, d’anciens combattants du Vietminh et du Viêt-Cong dont le président et le vice-président de leur « Association des anciens combattants du Vietminh de Diên Biên Phù », de chefs thaïs et méos, de beaucoup d’habitants de Diên Biên Phù et de Hmong des alentours. L’ambassadeur de France, prévenu et invité par moi pour présider la cérémonie n’a pas pu se déplacer.

 

J’avais préparé le programme de la cérémonie d’inauguration qui a commencé par l’explosion d’une centaine de pétards, une coutume vietnamienne, qui chasse les mauvais esprits et qui porte bonheur par la suite. J’ai prononcé mon discours d’inauguration ; traduction en vietnamien ; discours du président de la province de Lai Chau ; une minute de silence : tous les vietnamiens décoiffés et au garde à vous avec moi. Ensuite, Le Boudin, le chant traditionnel de la Légion, tout le monde toujours au garde à vous, transmis à pleine puissance par une radio-transistor à cassettes que j’avais emprunté, en expliquant ensuite aux Viets qu’il s’agissait d’une musique spécialement destinée aux morts, et étant donné qu’ils ne connaissaient pas Le Boudin, ils étaient bien obligés de croire à mes explications. Coupure du ruban bleu-blanc-rouge par le président de Lai Chau et moi-même ; dépôt de fleurs que j’avais préparé auparavant ; une couronne à titre personnel pour tous mes camarades légionnaires ; une gerbe de roses rouges au nom de la Légion étrangère pour tous ses morts ; une gerbe de l’ANAPI pour tous ses morts dans les camps de prisonniers ; et une de tous les anciens combattants de la France. Le tout avec des rubans bleu-blanc-rouge ou vert et rouge. Beaucoup de Vietnamiens dont les anciens combattants du Vietminh ont déposés des bouquets de fleurs et ont brûlé des bâtons d’encens à la mémoire de nos morts.

 

Ensuite, j’ai offert un pot à tous les invités sur des tables louées et préparées à l’avance, et nous sommes allés au cimetière du Vietminh pour déposer également des fleurs. Pour clore cette journée mémorable, nous avons pris un repas en commun, offert par les autorités de Diên Biên Phù. Beaucoup de Vietnamiens n’ont pas compris et m’ont posé la question : « Pour quelle raison c’était moi, un simple sous-officier de la Légion étrangère, et non le gouvernement de la France, qui avait entrepris la réalisation de ce monument aux Morts ? ». Une question logique, fondée et raisonnable, mais à laquelle je me suis abstenu de répondre.

 

Comme par hasard, trois jours après l’inauguration, le 29 juin, le général Bigeard, en visite au Vietnam et de passage à Diên Biên Phù, accompagné de son éditeur et d’un caméraman d’Antenne 2, d’un journaliste d’Europe 1, de photographes et de journalistes, croyant trouver la vieille plaque de béton, a eu la surprise de découvrir le monument, et de ce fait, a été le premier Français « ancien de Diên Biên Phù » à se recueillir. L’émotion était grande, il m’a embrassé et remercié, et nous n’avons pas pu retenir nos larmes.

 

J’ai établi et rédigé un contrat d’entretien du monument entre la direction du Musée militaire de Diên Biên Phù et moi-même, moyennant une indemnité pécuniaire mensuelle. Par la suite, après avoir séjourné deux mois et demi à Diên Biên Phù, je suis retourné à Hanoi, toujours par la route, accompagné de 130 kilos de reliques de l’Armée française que j’avais déterrés ou trouvés sur place, comme par exemple : un FM 24/29 ; une carcasse de MAT-49 ; des chargeurs ; des douilles de 105 et de 155 mm ; des éclats ; des cartouches ; des grenades ; des morceaux de barbelés ; des obus de mortier de 60 mm ; des gamelles ; des sacs à parachute ; des morceaux de parachutes ; des tenues du Vietminh ; des fusils thaïs, du Vietminh et de fabrication locale ; des arbalètes méos ; un fanion français…

 

Le tout destiné au musée de la Légion à Aubagne, au musée militaire de Lyon et pour mon musée personnel. Trois semaines de démarche à Hanoi avec encore beaucoup de problèmes, car pour le Vietnam c’est toujours du matériel militaire, pour pouvoir exporter et expédier l’ensemble par voie aérienne à Lyon. J’ai ramené trois mille photos et dix-huit heures d’enregistrement vidéo. Il y a quatre mois, le général Bigeard a sorti un album Ma Guerre d’Indochine, dans lequel figure une belle photo du monument et il n’a pas oublié de dire du bien de la Légion.

 

Pour terminer, je peux vous dire qu’aujourd’hui, il existe à Diên Biên Phù, sur l’ancien champ de bataille, un véritable monument aux Morts, le premier et le seul au Vietnam et dans toute l’ancienne Indochine, et je suis heureux d’avoir atteint, seul et sans aucune aide de personne, l’objectif que je m’étais fixé :

 

  • D’une part, d’honorer tous nos camarades qui reposent encore pour l’éternité dans cette terre lointaine de Diên Biên Phù, quelque part, ailleurs, dans la brousse ou sous les rizières.
  • D’autre part, d’avoir créé un lieu qui permet aux anciens combattants, aux familles de disparus et aux sympathisants de se recueillir à la mémoire de tous ceux qui sont tombés au champ d’Honneur pour la France, et de leur rendre l’hommage qui leur est dû.

 

Ce monument permettra, espérons-le, aux jeunes et aux générations futures de ne pas oublier les sacrifices de tous ces soldats français qui ont laissé leur vie, là-bas, pour la France ».

 

 

 

Sources :

 

  • Archives du LCL Henry Pagès, qui fut officier en Indochine et prisonnier lors du désastre de la RC4 en 1950.
  • Site de l’ANAPI : www.anapi.asso.fr
  • Site : www.legionetrangere.fr
  • Encyclopédies Wikipédia, Larousse et Britannica.

 

Rédigé par Souvenir Français Issy

Publié dans #Indochine

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