Issy des Années 30, par Pierre Debeaurain.

Publié le 5 Mars 2008

 

« Les Années 1930, ça me connaît : je suis né en 30 ! Il faut imaginer Issy comme une ville sur sa colline avec en contrebas Les Moulineaux et Paris. Car il y avait deux communes, bien distinctes, séparées par une droite partant de la Porte de Versailles (la rue Renan) jusqu’au quartier de la Ferme (avenue de Verdun aujourd’hui). D’un côté, Issy, ses moulins et la colline ; de l’autre, Les Moulineaux, ses usines, la Seine et ses maraîchers. Une partie des Moulineaux était une plaine alluviale. Ernest Richard, mon arrière-grand-père maternel, a connu la grande crue de 1910, où l’eau arrivait jusqu’à la mairie actuelle ! D’ailleurs les caves du bâtiment étaient inondées et, rue Charlot, l’eau était montée à trois mètres au-dessus du sol. 

 

 

 

Il me reste des souvenirs des ces années-là. Ceux que j’ai vécu ; ceux racontés par Ernest Richard, mort en 1942, et qui lui, avait fait la Guerre de 1870-1871 à Issy. Nous sommes isséens depuis six générations ; je ne suis pas sûr que beaucoup de familles de la ville puissent en dire autant. 

Je me souviens. Je me souviens des travaux du métro, qui envahirent la ville pendant près de deux années pour faire la ligne et les stations. La ligne, d’ailleurs, allait jusqu’à La Ferme. Car il y avait une véritable ferme, et nous y allions nous ravitailler de toutes sortes de produits. Les souterrains du métro devaient même aller jusqu’à Meudon, pour garer les trains sous la colline. Mais pour cela, il fallait quitter le département de la Seine pour entrer en Seine et Oise. Et la politique s’en est mêlée… 

En tant qu’égoutier, j’ai passé ma vie dans les tunnels, les souterrains. Paris et ses sous-sols, c’est du « par cœur » pour moi. A Issy, il y en avait beaucoup aussi : adolescent, j’entrais par une ouverture, située sous le perron de la maison de Victor Hugo (en bas de la rue de la Glacière) et nous allions jouer avec des copains. L’un des souterrains partait du château des Conti, passait entre l’actuel Hôpital Suisse et le Petit Séminaire, pour ensuite sortir à l’hôpital de Vaugirard, dans Paris. 

La mairie s’est installée en 1895 dans l’ancienne maison des champs du financier Beaujon. Au cours du 19ème siècle, le bâtiment abritait un établissement d’éducation, géré par des religieuses, pour jeunes filles de l’aristocratie – le Couvent des Oiseaux. Au moment de cette installation, des travaux de démolition des murs de clôture du couvent furent entrepris et on retrouva une quantité de squelettes d’enfants aux pieds du mur nord (sous l’actuelle station d’autobus). L’affaire fit grand bruit. Des jeunes filles de bonnes familles, vous pensez… 

La ville de Paris était entourée d’enceintes de pierres et de briques rouges. En ces années-là, elles furent démolies et les matériaux servirent à construire des logements, qui sont devenus par la suite les fameux HLM de Paris en brique rouge. Des écoles également furent construites. Il y avait aussi des fossés : ils furent comblés par la terre sortie des travaux des lignes du métro. 

Issy et Les Moulineaux, c’étaient deux villes ouvrières avec des chevaux, donc des abreuvoirs (l’un d’eux se situait place de la Fontaine), des charrettes. Les chevaux étaient souvent destinés à travailler pour les briqueteries de Clamart. Pour emprunter le pont qui reliait la terre ferme à l’Ile Saint-Germain, il fallait passer par un péage. Des villes avec des commerçants, des artisans, des bottiers, des maréchaux-ferrants, des cordonniers… A la porte de Versailles, se trouvait l’Octroi (toutes les marchandises qui entraient dans Paris devaient régler une redevance). Précisément, il se trouvait dans l’actuelle rue Jeanne d’Arc. Et puis, il y avait de grandes usines : la Société anonyme des Publications Périodiques ; la Brasserie des Moulineaux (près de 120 personnes fabriquaient de la bière) ; la Française des Munitions (Etablissement Gévelot) ; la Blanchisserie de Grenelle ; la Manufacture des Tabacs… 

Il y avait aussi un tramway, qui peu à peu fut abandonné. Il allait de la Ferme jusqu’au jardin du Luxembourg. Les rails furent rapidement retirés car les vélos coinçaient leurs roues dedans. 

Je me souviens de 1936. Après les années difficiles de la Grande Crise de 1929, 1936 marquait l’amorce d’une reprise économique. Mais c’était surtout la libération des ouvriers ! Au mois d’avril, le Front Populaire remporta les élections législatives. Maurice Thorez appela à l’union des ouvriers contre les « 200 familles » (c’est du moins ce que racontaient mes parents). A la Maison du Peuple (actuel PACI), Thorez souvent venait haranguer la foule depuis le balcon. En face, il y avait une biscuiterie. Ma famille participa aux manifestations dans Les Moulineaux. La police envoya la Garde républicaine pour réprimer le mouvement. Nous qui étions de petits gosses, on pouvait facilement s’approcher des cavaliers. Des gars nous donnaient des billes qu’il fallait lancer sous les sabots des chevaux pour les faire tomber. Et gare à celui qui passait entre les mains ennemies : le cavalier se faisait égorger ! Il faut aussi dire que la Garde républicaine chargeait sabre au clair et il n’y avait pas de discussions possibles. 

Mes parents et moi habitions rue de la Glacière. Le nom vient de la présence des anciens puits à glace du château Conti. Ils étaient astucieusement faits de briques revêtues d’argile. A l’intérieur, il y faisait toujours frais. Quand il gelait, on allait chercher de la glace sur les berges de la Seine et on remplissait les puits. Le système était particulièrement ingénieux car en plaçant de la glace en janvier ou en février, on pouvait l’utiliser jusqu’en juin ! 

En semaine, nous allions à l’école Voltaire. Bien entendu, il y avait une école des garçons (à côté de l’actuel restaurant McDonald) et l’école des filles (en face – elle a été démolie en 2001-2002). Les classes pouvaient comporter jusqu’à 50 élèves ; on travaillait sur des grandes tables et quand il n’y avait plus de places, on mettait des planches pour relier les tables. Par ailleurs, de nombreux jeunes garçons fréquentaient Saint-Nicolas. A ce sujet, il me semble important de souligner que, plus tard, sous l’Occupation, des Frères de Saint-Nicolas ont caché des enfants juifs. Moi qui étais en ses murs entre 1940 et 1942, j’ai bien connu plusieurs dizaines d’enfants cachés. 

J’ajoute qu’au sein même de ma famille, j’ai eu plusieurs « frères » officieux jusqu’en 1944. 

On s’amusait quand même. Le dimanche, quand c’était la saison, on allait chaparder des raisins dans les vignes, vers les carrières. Et la grande sortie était d’aller aux Champs de Manœuvres et voir les avions. Il y avait des parades aériennes, des départs de courses, des démonstrations de dirigeables ou de montgolfières. Les pilotes étaient de vraies vedettes : Antoine de Saint-Exupéry, par exemple. Et on évoquait le souvenir des As de la Première Guerre mondiale ou des pionniers comme Santos-Dumont et Mermoz. Dans les fossés de Paris, avant qu’ils soient comblés, on allait à la pêche à la grenouille. Enfin, il y avait quatre cinémas : un à la Ferme, le deuxième à la place de l’immeuble qui a été repris par les services techniques de l’ambassade de Chine, le troisième dans la descente de la rue Jean Jaurès et le quatrième sur la place de Corentin Celton. 

Et puis sont arrivées les « années terribles » : 1940 et l’invasion des soldats SS. Et là, c’est une autre histoire.»