Les destins croisés de trois légionnaires : Lazare Ponticelli, Blaise Cendrars et Antonin Erneswecker.

Publié le 19 Mars 2008

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Lazare Ponticelli en 2008.

 

 

A la déclaration de la guerre, en août 1914, de nombreux étrangers (plus de cinquante nationalités) se pressent devant les bureaux de recrutement. Les sentiments patriotiques sont très vifs. Il est question de « revanche » sur la Guerre franco-prussienne de 1870-1871 ; de défense du monde libre face aux appétits des empires centraux (allemand et Austro-hongrois). Beaucoup de jeunes gens veulent aider la patrie des Droits de l’Homme, pour laquelle ils travaillent, au sein de laquelle ils vivent ou simplement par sentiment de solidarité. Ainsi, des Américains vont s’enrôler dans ce qui va devenir l’Escadrille Lafayette, en témoignage du souvenir du général français lors de la guerre d’Indépendance des Etats-Unis, en 1781. Des Italiens, souvent des Garibaldiens, s’engagent également. Ils veulent suivre l’exemple de leur héros qui a combattu pour la France en 1870-1871, en remerciements de ce qu’elle avait fait dix ans auparavant pour l’unité italienne. Des Russes, par amitié pour la France, au titre de la Triple Entente (avec l’Angleterre) font de même. Des Arméniens de France, en guise de reconnaissance pour le pays, s’engagent. Avec l’écrivain italien Riciotto Canudo, le poète suisse Blaise Cendras lance un appel aux artistes étrangers qui vivent en France. Lui-même devient volontaire dans l’armée française. Tous ces étrangers sont naturellement versés dans la Légion étrangère.

 

En 1914, quatre régiments de marche (RM) sont formés au sein des deux Régiments étrangers (RE) : les 1ER, 2ème, 3ème et 4ème des 1er et 2ème RE. Les anciens légionnaires, qui ont servi en Algérie, à Sidi-Bel-Abbès et Saïda, où ces unités sont implantées, sont chargés d’intégrer et de former les nouveaux venus. Ce qui ne va pas sans mal : bon nombre des « bleus » n’ayant jamais subi d’entraînement militaire.

 

C’est le chemin que suit Lazare Ponticelli, italien vivant en France, en 1914. Il triche sur son âge (il a 16 ans) et rejoint la Légion, au 4ème du 1er RE. Blaise Cendrars fait de même (mais il a déjà 27 ans), au 2ème RM du 1er RE. Quant à Antonin Erneswecker, il quitte son domicile d’Issy et signe dans le département de la Seine son engagement dans les mêmes unités. Il a 28 ans.

 

 

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Portrait de Blaise Cendras par sa fille Miriam à Londres en 1940.

 

 

 

Les deux Régiments Etrangers sont appelés en 1914 et en 1915 à combattre en Champagne. Le 2ème RM du 1er RE et le 2ème RM du 2ème RE relèvent, dans la région de Verzy, dans la Marne, des bataillons de Tirailleurs sénégalais. Albert Erlande écrit, dans « En campagne avec la Légion étrangère » : «  Les minnenwerfer (mortier), les mines, les grenades, la pluie, le froid, la boue sont autant d’épreuves qui s’ajoutent à la fatigue et au manque de sommeil. Les cuisines sont à trois heures de marche, la soupe et le ragoût arrivent glacés, rien pour les réchauffer ». Et pourtant, le 22 décembre 1914, le Régiment Etranger avance ses lignes de 1,5 km dans le bois des Zouaves, disputé depuis des semaines.

 

 

 

Le lendemain du jour de Noël 1914, en Argonne (est de la Champagne), dans le secteur de la vallée de Courte Chausse, les Garibaldiens du 4ème RM du 1er RE, donc de Lazare Ponticelli, sonnent la charge et enlèvent à la baïonnette trois lignes de tranchées allemandes. Ils capturent plus de cent prisonniers.

 

Lazare Ponticelli raconte comment il aide un soldat blessé et coincé entre les lignes : « Il hurlait : « Venez me chercher, j’ai la jambe coupée ». Je n’en pouvais plus. J’y suis allé avec une pince. Je suis d’abord tombé sur un Allemand, le bras en bandoulière. Il m’a fait deux avec ses doigts. J’ai compris qu’il avait deux enfants. Je l’ai pris et je l’ai emmené vers les lignes allemandes. Quand ils se sont mis à tirer, il leur a crié d’arrêter. Je l’ai laissé près de sa tranchée. Il m’a remercié. Je suis reparti en arrière, près du blessé français. Il serrait les dents. Je l’ai tiré jusqu’à nos lignes, avec sa jambe de travers. Il m’a embrassé et m’a dit : « Merci pour mes quatre enfants ». Je n’ai jamais pu savoir ce qu’il était devenu ».

 

En mars 1915, en raison des pertes élevées, les deux RE, épuisés, partent se reformer au sud de Clermont-en-Argonne, avant d’être dirigés sur Bar-sur-Aube. Le 23 mai 1915, l’Italie, bien que membre de la Triple Alliance avec les empires allemand et austro-hongrois, change de camp et déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie. Partant du principe que ses alliés étaient agresseurs en 1914, elle n’a pas d’obligation envers eux. Le départ d’un bon nombre de Russes, de Belges et d’Italiens ne laisse subsister, à l’été 1915, que deux Régiments de marche.

 

Lazare Ponticelli quitte la Légion étrangère, à regret, « la France est ma patrie » déclare-t-il. « Oui, mais ta nationalité est italienne ». Il est démobilisé de force et intègre les Chasseurs alpins dans un régiment stationné dans le Tyrol. Puis c’est le Monte Cucco, où les épreuves se multiplient : attaques, gaz moutarde, conditions épouvantables.

 

Lazare Ponticelli est blessé ; maintenu sur une civière par deux ambulanciers, il est opéré à vif, sans anesthésie. Quelques temps plus tard, il repart au front et se bat courageusement. Mais cette guerre le dégoûte : « Je tire sur toi mais je ne te connais même pas. Si seulement tu m’avais fait du mal ».

 

Pendant ce temps, le 2ème Régiment de Marche de la Légion étrangère se trouve embarqué dans une nouvelle histoire terrible : il doit reprendre les bois P16, P17 et P18 proches de la Ferme de Navarin (haut lieu de la Première Guerre mondiale, situé dans l’est de la Marne à côté de villages anéantis comme Tahure). Les Légionnaires attaquent. Ils sont aussitôt accueillis par les mitrailleuses allemandes. Ceux qui réussissent à passer sont attendus par les Allemands, armés de leurs baïonnettes. Plus de la moitié des officiers, sous-officiers et légionnaires sont morts. Le jeune écrivain américain Henry Farnsworth tombe ce jour-là également. Blaise Cendrars est blessé. Il perd sa main droite, sa main d’écrivain. Il est amputé au-dessus du coude. Pour écrire, il va devoir devenir gaucher et sa nouvelle identité va modifier le sens même de son œuvre.

 

Au cours de l’année 1916, le Régiment de Marche de la Légion étrangère est déplacé dans la Somme. L’objectif consiste, depuis le village d’Assevillers, à attaquer celui de Belloy-en Santerre, fortifiés par les Allemands. Les fortifications sont nombreuses, imprenables ; les positions de tirs sont truffées de mitrailleuses. L’ordre de lancer l’offensive est pourtant donné. C’est un nouveau massacre. En quelques heures le village est enlevé. A quel prix… Encore une fois, les légionnaires perdent un tiers de leur effectif. Pendant toute l’année les escarmouches et « coups » se multiplient. Le poète américain Alan Segeer tombe sous les balles allemandes le 4 juillet 1916, jour de l’indépendance de son pays d’origine. L’isséen Antonin Erneswecker survit à tous les engagements de l’offensive sur la Somme. Mais, le 9 décembre 1916, à l’occasion d’une escarmouche, il meurt, foudroyé par l’ennemi.

 

A la fin de la Première Guerre mondiale, Blaise Cendrars devient voyageur de l’écriture : poète, avec La Prose du Transsibérien et la petite Jehanne de France (1913) ; romancier, avec l’Or (1925) et Moravagine (1926), les Confessions de Dan Yack (1929), Emmène-moi au bout du monde (1956) ; auteur de récits autobiographiques avec La main coupée (1946) et Bourlinguer (1948) ; de nouvelles avec Histoires vraies (1937) et La Vie dangereuse (1938) ; des reportages : Rhum (1930 et 1934), Panorama de la pègre (1935), Hollywood Mecque du cinéma (1936). Il meurt le 21 janvier 1961 à Paris.

 

Lazare Ponticelli quitte l’armée italienne en 1918. Il rentre en France, s’installe au Kremlin Bicêtre, en Région parisienne, et créé, avec ses frères, une entreprise qui va devenir un groupe multinational réalisant, avec ses filiales, environ un milliard d’euros de chiffre d’affaires et employant 7.500 personnes, dans les métiers de la construction, de l’entretien et de la maintenance industrielle. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, il est naturalisé Français, veut s’engager une nouvelle fois. Trop âgé pour le service, il est renvoyé dans son entreprise ou l’Armée estime qu’il pourra être utile à l’effort de guerre. Ponticelli Frères est déménagé en Zone libre. Au moment de l’occupation de celle-ci, Lazare Ponticelli entre dans la Résistance. Après la guerre, il reprend ses activités et part en retraite dans les années 1960. Lazare Ponticelli rend son âme à Dieu le 12 mars 2008, à l’âge de 110 ans.

 

Il était le dernier des Poilus.

 

Et Antonin Erneswecker repose dans un petit cimetière de Picardie. 

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« Mais le cri le plus affreux que l’on puisse entendre et qui n’a pas besoin de s’armer d’une machine pour vous percer le cœur, c’est l’appel tout nu d’un petit enfant au berceau : « Maman ! Maman ! » que poussent les hommes blessés à mort qui tombent et que l’on abandonne après une attaque qui a échoué et que l’on reflue en désordre. « Maman ! Maman ! » crient-ils… Et cela dure des nuits et des nuits car dans la journée ils se taisent ou interpellent leurs copains par leur nom, ce qui est pathétique mais beaucoup moins effrayant que cette plainte enfantine dans la nuit : « Maman ! Maman ! »… Et cela va s’atténuant car chaque nuit ils sont moins nombreux… et cela va s’affaiblissant car chaque nuit leurs forces diminuent, les blessés se vident… jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un seul qui gémit sur le champ de bataille, à bout de souffle : « Maman ! Maman ! », car le blessé à mort ne veut pas encore mourir, et surtout pas là, ni comme ça, abandonné de tous… et ce petit cri instinctif qui sort du plus profond de la chair angoissée et que l’on guette pour voir s’il va encore une dernière fois se renouveler est si épouvantable à entendre que l’on tire des feux de salve sur cette voix pour la faire taire, pour la faire taire pour toujours… par pitié… par rage… par désespoir… par impuissance… par dégoût… par amour, ô ma maman ! » (in « La main coupée », Blaise Cendrars, Denoël, 1946). 

 


 

Rédigé par Frédéric-Edmond RIGNAULT

Publié dans #Première Guerre mondiale