Réfractaire au STO !

Publié le 7 Juin 2008

Avril 2008, allée des Cîteaux à Issy-les-Moulineaux. Nous nous installons dans la salle à manger de Mr et Mme Robert Dubot, isséens depuis le début des années 1970. 

De père breton et de mère Normande, Robert Dubot a vécu sa prime enfance à Nanterre. A seize ans, il entre comme ouvrier à l’usine Guillery de La Garenne Colombes où il fabrique des masques à gaz. La guerre vient d’être déclarée et de nombreuses entreprises se sont converties à l’effort de défense.

 

 

  

 

Robert Dubot, en 1944, au moment de son engagement.

« Dès l’arrivée des Allemands, indique Robert Dubot, dans beaucoup d’entreprises, il était déjà question d’envoyer des volontaires en Allemagne. J’ai dit non ! Pas question d’aller soutenir les nazis. Mon père avait fait la Grande guerre, celle de 14. Et il gardait une rancune tenace vis-à-vis des compatriotes de Goethe. Je n’ai fait que suivre l’exemple paternel. Par la suite, au sein d’autres entreprises, j’ai toujours refusé. J’ai quitté la Région parisienne. J’ai été embauché dans une ferme du côté de Chartres – avec l’un de mes frères (je suis l’aîné d’une famille de six enfants) qui connaissait bien l’endroit pour y avoir travaillé quelques temps auparavant. Là encore, mon patron me conseilla d’aller en Allemagne. Le STO (Service de Travail Obligatoire) avait été édicté par l’Etat français de Vichy en juin 1942 et tous les jeunes devaient s’y soumettre. Envoyer trois ouvriers en Allemagne permettait à un prisonnier de guerre français de rentrer plus rapidement. Les « Fridolins » nous l’expliquaient aussi : aux ordres de la Kommandantur, régulièrement, avec les camarades nous étions réquisitionnés pour boucher des trous de bombes, réparer des dégâts faits par la Résistance. Puis, sur insistance de mon patron, je finis par passer le conseil de révision. « Bon pour l’Allemagne » me répondit-on. Et, je quittai la ferme. A Chartres, je devenais réfractaire une nouvelle fois. Je rentrai chez mes parents à Nanterre, et j’intégrai un sous-traitant des Chemins de Fer, ou je fus d’abord cantonnier sur les voies puis ouvrier. » 

A plusieurs reprises, Robert Dubot assiste aux bombardements sur Paris et sa couronne : « Le premier auquel j’ai assisté, c’était à Achères. Nous étions proches du pont de Sartrouville qui fut bombardé par erreur. L’objectif – je l’ai appris après – c’était le pont de Poissy. Des morts partout. C’était affreux. Et là, à quelques mètres de moi, un corps sans vie. Celui d’une petite gosse, qui tenait encore sa poupée dans ses bras. Et le plus horrible était que ce corps n’avait plus de tête. Plus tard, ce fut à Versailles. Nous prîmes un train qui partit en second sur la voie car notre locomotive avait été sabotée par des maquisards. Nous arrivâmes vers Versailles au moment où la gare des Chantiers était bombardée par l’aviation canadienne. Aux ordres des Allemands, nous descendîmes du train : perception des pelles et des équipements pour déblayer les corps de tous les malheureux qui venaient de perdre la vie, sous des bombes qui auraient dû être amies. Une autre fois encore, ce furent les pistes d’un aérodrome allemand, caché au cœur des bois de Verrière que nous vîmes partir en fumée. Ce jour-là, la gare de Verrière et l’école de Saint-Cyr, bien sûr avec des enfants, disparurent aussi. 

C’en était trop. En août 1944, je me rendis à la caserne du pont de Saint-Cloud pour intégrer le 5ème Génie de Versailles. « Pour la durée de la guerre » selon la formule consacrée. Après des classes à Tours, nous fûmes transportés en train jusqu’à Lunéville, au front. C’était en janvier 1945. 

Nous fûmes ensuite dirigés vers Saverne. Notre compagnie était chargée de réaliser des actions de déminage – bien souvent à la baïonnette – et les reconstructions des ponts et des voies de chemin de fer. Nous travaillions à l’époque en étroite relation avec la 2ème Division Blindée de Leclerc et les Américains du général Patton.


Prise de drapeaux au IIIème Reich, janvier 1945.

Nous vécûmes les libérations de Colmar et de Strasbourg. Par la suite, nous intégrâmes la 1ère Armée de Lattre de Tassigny. Là, sur la fin de la guerre, nous fumes envoyés en Autriche, à Lengen et Saint Tanton. Et c’est à cet endroit que je reçus une balle dans le bras gauche. Certainement un milicien autrichien qui tentait de récupérer des armes que nous nous apprêtions à confisquer. Je fus évacué sur un hôpital d’Aix-les-Bains et je terminai ma convalescence chez mes parents à Nanterre. Rattaché à la caserne parisienne de Dupleix, je demandai à passer mes permis. Ce qui me fut accordé sans grande difficulté. Je retournai à Strasbourg. Mes camarades m’accueillirent avec joie. Je leur expliquai qu’après mûre réflexion, j’avais choisi de ne pas rester au sein de l’armée. L’obéissance aveugle n’était décidément pas mon truc. Je quittai l’armée.
Après la guerre, je commençai par me marier. Avec mon épouse, nous avons eu deux filles. Et puis j’ai intégré un bon nombre de sociétés à commencer par Gabriel Voisin, à Issy-les-Moulineaux, puis se furent les Blanchisseries Métropole de Boulogne, Citroën et la Snecma, où je passai plusieurs échelons, d’ouvrier de base à chef d’équipe. Et ce, jusqu’en 1982, pour prendre ma retraite ».

 Près de la frontière allemande, à Dusenheim, 1945.