L'Indochine d'Henry Pagès - 2/2 : le Camp N°1.

Publié le 11 Juillet 2008

Rue Foucher Leppeltier à Issy-les-Moulineaux, juin 2008 : Madame Renée Pagès nous reçoit et nous parle de son défunt époux : le lieutenant-colonel Henry Pagès.

 


 

 

En 1950, le capitaine Henry Pagès s’engage dans le Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient (CEFEO) et est affecté au 3ème REI (Régiment Etranger d’Infanterie). Il rejoint le nord du Tonkin et se trouve à Cao Bang au moment où est décidée l’évacuation de cette garnison française (septembre 1950), située à la frontière entre Indochine et Chine. L’évacuation tourne au désastre.
Le succès de l’opération repose sur le recueil de la colonne de Cao Bang du colonel Charton, à laquelle le capitaine Henry Pagès appartient, par la colonne du colonel Lepage, venant de Lang Son, autre garnison à la frontière des deux pays. Attaquées et très vite débordées par les Bodoïs Vietminh, les troupes du CEFEO sont massacrées. La grande majorité des survivants est emmenée dans des camps. Seuls 475 soldats et 12 officiers, sur les 5.000 français présents, ont réussi à rejoindre le poste colonial de That Khé à travers la jungle.
Commandant Jean Pouget : « A Diên Biên Phù (NDLR : 7 mai 1954), c’est fini. Nous voilà prisonniers. Les officiers supérieurs ont été séparés de nous. Ils ont fait le voyage en camion. Et nous, nous étions à pied. Je savais que les types qui marchaient pieds nus étaient condamnés. Je savais qu’il y avait 700 kilomètres depuis Diên Biên Phù jusqu’au camp. Des anciens avaient parlé. Nous marchions de nuit. Nous n’avions qu’une boule de riz à manger par jour. Mais on y est arrivé. On a laissé de nombreux camarades sur la piste. La dysenterie, les pieds gangrénés, toutes les maladies possibles. On les abandonnait dans des villages. Ils y mouraient. Et puis, je suis arrivé moi-aussi au Camp n°1. Et là, on a retrouvé les anciens. Des gars qui étaient là depuis des années ».
En 1954, Jean Pouget retrouve le capitaine Henry Pagès, qui lui en est à sa quatrième année de captivité !
Le Camp n°1 se trouve dans le Haut Tonkin, au cœur de la vallée de la rivière Song. Ancien secrétaire d’Etat à la Défense, prisonnier au Camp n°1, Jean-Jacques Beucler, dans Le Camp n°1 et ma libération a écrit : « Le camp comptait environ 150 officiers et sous-officiers supérieurs. Ces prisonniers étaient pratiquement tous blancs. Il faut savoir que ce camp, comme la plupart des autres d’ailleurs, n’était pas entouré de fils de fer barbelés, ni surveillé par des sentinelles et des miradors. (…) En fait, une évasion était quasiment impossible : jungle épaisse, relief accidenté, faiblesse physique des prisonniers, vigilance de la population, éloignement des premiers postes français ».
Dans l’article Le Camp n°1 en 1954, paru dans la revue Floréal An X, de l’association des membres de la Légion d’honneur décorés au péril de leur vie (DPLV), Henry Pagès indique : « Tout d’abord, on exigea des prisonniers qu’ils rédigent et qu’ils signent un manifeste collectif à la gloire du régime et à destination de la métropole. La rédaction et la signature ayant fait apparaître de la mauvaise volonté, on prit de sanctions : nourriture encore plus infecte que d’ordinaire, blocage du courrier, transport de bois et de sacs de riz, corvées diverses… ».
Jean Pouget ajoute (Le Manifeste du Camp n°1) : « Les lavages de cerveau sont quotidiens, sournois, lancinants, à tout propos. Les corps et les esprits affaiblis offrent moins de résistance. Les perfides méthodes vietminh qui dosent savamment les tortures morales, les espoirs, les déceptions, les brimades en tous genres brisent les plus forts qui capitulent parfois, résignés. C’est alors le désespoir. Les bien-portants deviendront malades, les malades grabataires et les grabataires mourront. Un engrenage. »
Le général Marcel Bigeard : « Il y avait la rééducation ; mais cela ne prenait pas sur des types qui avaient 35, 40 ans. Il y avait des sujets donnés par le Vietminh et il fallait faire des groupes de discussions : on ne travaillait pas naturellement. Une fois, à la question « Que pensez-vous de l’aide américaine à votre pays ?», nous avons répondu : « Et vous que pensez-vous de l’aide chinoise à votre pays ? » Et ça y allait : privés de riz pendant deux jours ! »
Jean Pouget : « Les pertes sont évaluées à 70 % ; mauvaise alimentation ; béribéri ; dysenterie ; les types se vidaient, parfois en une seule fois. Pas d’hygiène ; pas de médicaments ; au Camp n° 1 c’était différent car il y avait des médecins dont Amstrong qui a sauvé plusieurs types. On ne buvait pas d’eau crue ; on chassait les moustiques avec de la paille enflammée. La nuit, on boutonnait bien nos vêtements pour éviter les piqures. On passait tous les récipients à la flamme avant de manger ».
Dans une émission spéciale de France Inter (Patrice Gélinet) sur la guerre d’Indochine, un dirigeant du parti communiste vietnamien indique : « Dans ce Camp, nous avons deux conseillers français envoyés par le PC Français : André et Rolland. Il fallait comprendre la psychologie des soldats français. Ces conseillers étaient très utiles pour le Vietminh. Nous leur disions qu’il fallait la paix. Le peuple vietnamien a le droit à la liberté, a le droit de se défendre contre les ennemis de cette liberté. Alors que nous n’étions vus souvent comme une peuplade de barbares, et nous expliquions que nous avions une civilisation déjà quand l’Europe en était encore à l’époque du bronze. Nous parlons aux prisonniers de nos mœurs, de nos coutumes, de nos légendes. Nous sommes des hommes comme eux. Puis ensuite, nous parlions de marxisme sans en prononcer le nom ; c’étaient les leçons de Ho-chi-Minh. Par exemple, il ne fallait pas écouter la France, « Mère-patrie » qui exploitait les soldats. Ne pas se laisser faire ».
Même si parfois les soldats finissent pas se laisser convaincre de coopérer, surtout pour avoir l’espoir de s’en sortir, il n’en demeure pas moins que « moralement, le lavage de cerveau fut un échec », comme le souligne Henry Pagès dans son article.
Guy Léonetti dans les Lettres de Diên Biên Phù parle de 39.888 Français prisonniers pendant la guerre et seulement de 9.314 libérés en 1954. Sur les 10.000 prisonniers après Diên Biên Phù, 7.708 trouvèrent la mort dans la cinquantaine de camps disséminés partout dans le Haut-Tonkin.

Le 2 septembre 1954, Henry Pagès est rendu aux autorités françaises.

 

 

 

Le lieutenant-colonel Henry Pagès, dans la cour des Invalides.