Des Ricains dans le Vercors...

Publié le 14 Août 2009

 

 

 

 

(Drapeau de la République du Vercors)

 

Le colonel Richard Marillier a été résistant, membre de la section Chabal au maquis du Vercors, capitaine au 44ème R.I. puis chef de commando (V48 puis L133) pendant la guerre d’Algérie. Richard Marillier a été très présent dans le monde du cyclisme : Directeur Technique National du cyclisme français de 1970 à 1981, Directeur Adjoint Délégué du Tour de France de 1981 à 1990 (à ce titre, il venait chaque année présenter le parcours de l’épreuve et les équipes participantes au PACI d’Issy-les-Moulineaux), Président de la Ligue du Cyclisme Professionnel et membre du Comité Directeur de l’Union Cycliste Internationale de 1989 à 1992. Le colonel Richard Marillier est commandeur de la Légion d’honneur.

 

Août 2009, nous avons rendez-vous chez le colonel aux Assarts, hameau de la petite commune de Vitry-Lâché dans le Nivernais.

 

***

 

Souvenir Français (SF) : mon colonel, il est une histoire qui se sait peu, c’est la présence en 1944, au sein du maquis du Vercors d’une section américaine.

 

Richard Marillier (RM) : il ne s’agissait pas d’une section mais d’un groupe : « Operational Group », comme ils disaient. C’était une troupe tout à fait spéciale, peu nombreuse. Ils étaient environ une centaine et étaient articulés en détachements de 14 hommes, plus un chef. Pour celui qui nous intéresse, il s’agit de la mission Justine, commandée par le lieutenant Hoppers, assisté du lieutenant Chester-Mayer. Ce groupe disposait d’un interprète qui s’appelait Delmar Carvert, ancien légionnaire du 1er REC (Régiment Etranger de Cavalerie), mais il y avait également deux GI’s ayant la double nationalité canadienne et américaine et qui parlaient parfaitement le français : le premier s’appelait John Picard et le second, Paul Laflamme. Il avait un coupe-coupe, et il me répondait avec son accent québécois : « C’est pour couper les branches ». Je me souviens également d'Howard Flake. Lui, il ne parlait pas un mot de Français. Par contre, il n'arrêtait pas de nous "bassiner" avec St Louis Blues qu'il chantonnait sans arrêt !  Ce groupe a été parachuté dans la nuit du 28 au 29 juin 1944, sur le terrain de parachutage baptisé « Taille Crayon » – cela ne s’invente pas – de Vassieux-en-Vercors.

 

A l’époque, ce qui nous a le plus surpris, c’est que nous ne les avons pas entendus arriver, alors qu’ils étaient déjà dans la cour de notre ferme. C’était la première fois qu’on voyait des gars avec des chaussures en caoutchouc (rangers) et non pas avec des chaussures à clous ou des bottes. Il y avait une autre chose qui nous surprenait : leur équipement ! Avec notamment, le drapeau américain sur le quart supérieur de la manche et leur armement : ils avaient en effet – et ils étaient les seuls de l’Armée américaine à le posséder – un fusil Marlin qui avait la particularité de tirer soit au coup par coup soit par rafale.

 

SF : quelle était leur mission ?

 

RM : ils étaient venus pour plusieurs raisons. La première était d’abord de nous aider à nous familiariser avec l’armement américain. N’oublions pas, que les rares parachutages en armes étaient essentiellement composés d’engins anglais. C’est ainsi que nous avons découvert cet espèce de tuyau de poêle baptisé « bazooka » et dont on se demandait bien à quoi il pouvait servir. La deuxième mission consistait à nous aider à perfectionner notre valeur combattante en effectuant avec eux des exercices de toutes sortes : des embuscades, des marches d’approche… La troisième mission, tout aussi importante, résidait pour eux dans l’établissement d’un contact radio avec Londres et Alger et transmettre les renseignements sur les activités de l’Armée allemande et notamment sur les avions de la base de Chabeuil.

 

SF : ces missions ont-elles été réalisées ?

 

RM : oui. Mais dans certains cas, cela n’a servit à rien. Par exemple, le lieutenant Hoppers n’a jamais réussi à faire bombarder le terrain d’aviation de Chabeuil en dépit de ses réclamations. Mais la mission la plus spectaculaire du commando américain a probablement été l’embuscade du col de La Croix-Haute, où grâce à leur action, notamment basée sur l’emploi du bazooka, le convoi allemand a été mis en très sérieuse difficulté.

 

SF : après les missions, quand et comment sont-ils partis ?

 

RM : ils ont d’abord participé aux combats de Vassieux, les 21, 22 et 23 juillet 1944. Ils n’ont pas perdu d’hommes. Ensuite, ils ont fait comme les autres : ils se sont évanouis dans la nature et ils sont restés 15 jours sans ravitaillement. Ils ont réussi à sortir du Vercors et à rejoindre les maquis de Chartreuse, à l’exception du lieutenant Chester-Mayer, qui avait eu la malencontreuse idée de faire une crise d’appendicite et qui a du être opéré d’urgence par le docteur Fisher, qui était l’un des médecins du maquis. Etant à l’hôpital au moment de l’invasion allemande, il s’est retrouvé blessé dans la grotte de la Luire, qui comme on le sait a été découverte par les Allemands, lesquels ont achevé tous les blessés. Le lieutenant Chester-Mayer étant en uniforme américain, a été épargné, considéré comme prisonnier de guerre et expédier dans un camp.

 

SF : que sont-ils devenus après ?

 

RM : ils sont restés quelques temps au repos à Grenoble. Cela m’a permis de passer une soirée mémorable avec trois d’entre eux. Ensuite, ils ont été réexpédiés à Naples d’où ils étaient partis en vue de préparer une nouvelle mission. Ils ont été parachutés sur la frontière de Chine – je n’ai jamais su pourquoi – à l’exception de Delmar Carvert, renversé par une voiture anglaise, qui naturellement roulait à gauche. Il s’est retrouvé à l’hôpital avec une fracture de la cheville.

 

SF : les avez-vous revus ?

 

RM : oui, bien sûr. Ainsi, le 8 mai 2005, j’ai eu l’honneur de remettre la légion d’Honneur à Delmar Carvert à l’occasion d’une cérémonie à Vassieux-en-Vercors. Ce jour-là, les autorités ont parachuté 14 types habillés en GI’s dans les tenues identiques à celles de 1944, depuis un DC3, là aussi de l’époque, et qui plus est avec des parachutes identiques à ceux de 1944 !

 

SF : le Souvenir Français vous remercie mon colonel.

 

RM : c’est naturel de vous aider. C’est moi qui vous remercie de ce que vous faites pour le Devoir de mémoire.