Séminariste en Algérie, par le Père Charles Bonnet.

Publié le 12 Décembre 2010

Le Père Charles Bonnet est isséen : il vit aujourd’hui à la maison de retraite des prêtes de Saint-Sulpice, placée à côté du séminaire qui abrite l’Ecole Supérieure de Théologie Catholique. Très actif, membre de nombreuses associations d’entraide, voyageant de par le monde (il était en Chine la première fois quand le Souvenir Français a cherché à le rencontrer), le Père Bonnet a également fait la guerre d’Algérie.

 

Qui a son bac ?

 

« Arrivé en Algérie début janvier 1958, après quatre mois de classes à Granville dans la Manche, j’en suis reparti fin décembre 1959. Quand notre convoi de nouveaux arrivants a débarqué à la ferme Sénéclauze, dans la vallée de la Soummam, sur la commune de Oued Amizour, l’adjudant de la CCAS du 29ème bataillon de chasseurs à pied, chargé de nous répartir entre les différents postes demanda : «  Qui a son bac » ? Craignant d’entendre la phrase classique dans ces cas -là : «  vous serez de corvée de chiottes demain matin de bonne heure », je me gardai bien de répondre. « Il n’y a pas quelqu’un qui s’appelle Bonnet ici » ? Je répondis : «  Moi, mon adjudant ». « Alors, vous pouvez pas répondre quand on vous appelle » ? Je me tus, ne voulant pas lui expliquer pourquoi j’avais gardé le silence. « Bon, vous êtes affecté à la ferme Tavel, à l’infirmerie. »

 

A la ferme Tavel.

 

« Et c’est à l’infirmerie de la ferme Tavel que je devais passer mes dix-huit premiers mois avant poursuivre cette tâche dans la petite ville d’El Kseur à vingt km de là. Je n’avais aucune compétence pour le métier d’infirmier ni aucune formation mais c’était une tâche qu’on confiait volontiers aux séminaristes en pensant peut-être que ceux qui voulaient se consacrer, comme prêtres, au soin des âmes avaient des aptitudes particulières pour le soin des corps ou au moins pour l’accueil de ceux qui souffrent. En fait, je ne fis guère de piqûres et de pansements car j’étais d’abord le secrétaire du toubib et le responsable de la gestion de l’infirmerie. Et, pendant deux ans, j’assistai tous les jours aux consultations du médecin, notant les traitements qu’il prescrivait et les notifiant aux infirmiers pour qu’ils les mettent en œuvre. J’y ai beaucoup appris.

 

Bien qu’affecté à l’infirmerie, je dus, comme tout le monde pendant ces deux ans, monter la garde la nuit, faire des patrouilles, participer à des opérations. Je connus, comme tout le monde, la peur : peur des bruits bizarres de la nuit, peur en traversant, déployés en ligne, des espaces dégagés où l’on peut vous tirer comme des lapins, peur sur les routes désertes où l’on peut sauter sur une mine ou être victime d’une embuscade. Car cette guerre n’avait rien d’une bataille rangée où l’on sait où se trouve l’ennemi. Il n’y avait pas de front ou plutôt l’affrontement pouvait se dérouler n’importe où. L’ennemi était caché et pouvait surgir à l’improviste et se retirer tout aussitôt. L’ennemi ce pouvait être aussi cet ouvrier si aimable de la ferme qui guiderait les agresseurs et leur ouvrirait la porte. La guerre était nulle part et le risque partout. On vivait sur le qui-vive et la méfiance, même si à force, on finissait par oublier le danger et l’on devenait parfois négligent sur la sécurité.

 

J’ai connu tout cela en Algérie même si, pour l’essentiel, j’y ai mené une vie très différente de la majorité des appelés du contingent".

 

L’Assistance médicale gratuite de l’Armée française.

 

"Nous étions une infirmerie militaire, mais la santé des soldats ne nous prenait pas beaucoup de temps. L’essentiel de notre activité consistait à soigner les civils algériens dans le cadre de ce qu’on appelait l’AMG (Assistance médicale gratuite). Car si l’Armée française avait pour mission le maintien de l’ordre vis-à-vis des rebelles, elle avait aussi à assurer ce qu’on appelait la pacification dans l’espoir de rallier des populations tiraillées entre les uns et les autres. C’est dans ce cadre qu’elle assurait des soins gratuits à tous les Algériens qui en avaient besoin. Je ne sais ce qu’est devenu le cahier de statistiques que nous tenions soigneusement à jour mais nous n’avions jamais moins de trente personnes à soigner par jour et nous montions quelquefois à soixante-dix. Et l’on piquait, l’on pansait, l’on massait, l’on faisait ingurgiter des pilules ou des sirops à longueur de journée. Les bébés pleuraient, les enfants criaient quand on voulait les piquer, les mamans se disputaient pour passer la première, et les infirmiers hurlaient plus fort pour maintenir un peu d’ordre. Et, quand vers une heure de l’après-midi le silence retombait enfin, tout le monde était un peu flapi et avait besoin d’un solide déjeuner et d’une bonne sieste pour se remettre. La fin de l’après-midi était plus calme : c’est là qu’on s’occupait des soldats venus en consultation ou de ceux qu’on avait hospitalisés pour quelques jours à l’infirmerie.

 

On ne se contentait pas de soigner à l’infirmerie mais avec le toubib on allait, à la demande, dans les postes militaires éloignés, soigner militaires et civils ou dans le village voisin de Boukhalfa. Le médecin se rendait là, seul, sans arme et, même pendant tout un temps, avec sa femme, médecin elle aussi, venue passer quelque semaines avec lui pendant que leur fillette de six ans se promenait au milieu du village et, qui se serait senti complètement déshonoré s’il leur était arrivé quelque chose. On a bien dû, là ou ailleurs, soigner quelques fells en mauvais état venus discrètement profiter du passage du médecin. C’est même dans ce village qu’un vieil Algérien a répondu au médecin qui lui disait « à la semaine prochaine », « Non vous ne reviendrez plus jamais car la semaine prochaine vous aurez déménagé à El Kseur ». Et de fait, le dimanche matin suivant, l’ordre est venu de déménager immédiatement. Le vieux était au courant, pas nous. Le FLN avait un meilleur service de renseignement que nous ! Et il faut bien avouer que nous n’avons pas soigné que des fellagas clandestins mais aussi des fellagas authentiques ou présentés comme tels par les officiers chargés du renseignement qui nous demandaient de les remettre en état pour pouvoir les interroger à nouveau. Avec le toubib, nous nous demandions à chaque fois s’il ne fallait pas mieux les laisser mourir plutôt que les faire survivre pour de nouveaux interrogatoires musclés. Dans tous les cas, le médecin finalement décidait, conformément au serment d’Hippocrate, de les soigner en se disant que, peut-être, on les laisserait en vie à la fin. Que sont-ils devenus ?

 

Il y eut aussi ces moments dramatiques concernant les copains quand on était appelé de jour ou réveillés brutalement la nuit pour aller ramasser des blessés ou des morts, suite à une embuscade ou un accident de half track, et les emmener de toute urgence à l’hôpital de Bougie ou à la morgue. C’était des copains avec qui on avait fait nos classes ou qu’on avait côtoyés tous les jours. Ils avaient à peine plus de vingt ans, parfois une fiancée qui les attendait, souvent des parents qui comptaient sur eux pour reprendre la ferme. Ils étaient venus par devoir en Algérie souvent sans trop savoir pourquoi on les y envoyait et ils étaient morts sans le savoir davantage.

 

Heureusement il y avait les week-ends. Eté comme hiver, le samedi nous partions en convoi à Bougie. Avec le toubib nous commencions par visiter les malades du bataillon à l’hôpital ou à l’infirmerie de garnison, puis nous rejoignions les autres pour, en été, nous baigner ou faire un tour dans la ville, les uns dans les librairies et les cafés, les autres, rue des Vieillards, rencontrer des femmes très accueillantes et généreuses puisqu’elles n’hésitaient pas à partager leurs infections avec les soldats et officiers qui les fréquentaient. C’était aussi une activité de l’infirmerie que de fournir des capotes avant de partir ou d’injecter trois grammes de streptomycine dans les jours qui suivaient le retour, le tout généreusement fourni par le service de santé des armées françaises. Et, le dimanche matin, grasse matinée ou, pour les chrétiens pratiquants, messe à El Kseur célébrée par un curé pied noir retiré actuellement en Provence, le cher abbé Theuma, accueillant comme tout mais très vindicatif dès qu’on mettait en doute l’Algérie française. L’après-midi du dimanche, c’était, comme tous les soirs, la belote, le rami, le tarot ou le Monopoly avec le risque de ne pas se coucher avant deux heures du matin.

 

Enfin, la quille arriva, après un second Noël en Algérie, bien arrosé par les copains. Je me demande encore comment le curé a pu rentrer vivant chez lui après la messe de minuit car le chauffeur du commandant chargé de le ramener au presbytère était totalement bourré. Nous aurions dû être heureux. Mais je n’ai jamais connu un train de militaires aussi triste que celui nous ramena de Marseille à Nantes en passant par Lyon où nous étions éclatés dans les auto-tamponneuses. Nous étions tristes, non de quitter l’Algérie – et encore ce n’est pas sûr car notre cœur avait fini par s’y attacher – tristes certainement de nous quitter sans être sûrs de nous revoir. Mais plus encore inquiets de retrouver la vie normale sans savoir, pour certains, s’ils allaient retrouver du travail, si la fiancée les aurait attendus, s’ils allaient pouvoir se réhabituer à la France, après tout ce qu’ils avaient vécu et qu’ils ne pourraient jamais vraiment partager. Je me souviens de mon énervement, dans le couloir du train bondé qui me ramenait  à Nantes, où j’étais coincé au milieu de jeunes bleus partant en permission du 1er de l’an. Ils se plaignaient de n’avoir obtenu qu’une permission de 48h, bien trop courte à leurs yeux, alors que, durant mes deux ans d’Algérie, je n’avais eu qu’une seule permission au bout de huit mois et que je n’étais pas revenu en France depuis seize mois. Je n’ai rien dit. Qu’auraient-ils pu comprendre ?

 

«Je vous ai compris». Ces paroles du Général de Gaulle à Alger, je les ai entendues, à la radio, quand j’étais là-bas. Les évènements ne se sont pas déroulés comme les pieds noirs croyaient l’avoir compris, ni sans doute comme l’espéraient beaucoup d’Algériens au moment de l’indépendance. Mais ce que nous avons fait a-t-il été compris ? L’avons-nous compris nous-mêmes ? Même encore aujourd’hui ? »

 

Rédigé par Souvenir Français Issy

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