Publié le 3 Juin 2018

Le trio des Fouga à l’entrée du musée du Bourget.

Le trio des Fouga à l’entrée du musée du Bourget.

Le 21 août 2016, su ce site Internet, j’écrivais dans un article intitulé « Morts en SAC, enfin reconnus », les phrase suivantes : « … une « Association du Mémorial des Aviateurs » vient de voir le jour. Son but, en liaison étroite avec le Musée de l'air et de l'espace du Bourget, est d'une part de mettre en place, sur l'esplanade du musée, un monument à la mémoire des aviateurs morts en service, et d'autre part d'installer, dans l'enceinte même du musée, une borne mémorielle permettant l'accès à une base de données rassemblant à terme plusieurs dizaines de milliers de noms, avec le maximum de renseignements sur chacun d'eux. »

 

Un peu moins de deux ans plus tard, pourquoi tous les adhérents du Souvenir Français doivent-ils se sentir concernés par l'état d'avancement de ce projet? La réponse à cette question se trouve dans les statuts de « l'Association du Mémorial des Aviateurs » qui stipulent, à l'article 6 : « Les membres de droit sont :

 

  • Le Directeur du Musée de l'air et de l'espace.
  • Le Maire de la commune de Dugny.
  • Le maire de la commune du Bourget.
  • Le Président du Souvenir français.
  • Le Président de l'association Les Ailes Brisées. » (*)

 

Que déduire de la présence « de droit » de notre président au sein de l'Association du Mémorial des Aviateurs ? Que d'une part le Souvenir Français est reconnu comme un des organismes incontournables parmi ceux qui promeuvent le devoir de mémoire, sans oublier le volet « air » de cette mission, et que d'autre part notre association juge l'initiative du Mémorial suffisamment importante pour décider, en approuvant ce choix, que son président puisse, de l'intérieur, en suivre, et peut-être au besoin, en compléter l'évolution.

 

Aujourd'hui, en mai 2018, on peut esquisser un premier « rapport d'étape ». Comme prévu, le « Mémorial des Aviateurs » comportera deux entités, le Monument, piloté par l'Armée de l'air, et l'Espace mémoriel, piloté par l'association :

 

  • Le projet retenu pour le monument a été conçu par Jean-Bernard Metais. Il sera implanté devant la porte d'entrée du Musée de l'air et de l'espace, sur l'aéroport du Bourget, au pied du trio des Fouga « Magister » aux couleurs de la Patrouille de France, et sera essentiellement constitué d'une pale d'hélice dressée verticalement, avec l’épitaphe « l'Armée de l'air, en hommage aux aviateurs » et portant les visages de deux légendes de l'aéronautique militaire, Georges Guynemer, mort au champ d'honneur, et Maryse Bastié, disparue en service aérien commandé. Si le calendrier est respecté, le monument pourrait être inauguré à l'automne, peut-être le 11 septembre, date anniversaire de la fin glorieuse du capitaine Guynemer.

 

  • L'Espace mémoriel sera, lui, implanté à l'intérieur du Musée, sans doute dans le hall dit « de la Cocarde ». Il se présentera sous la forme d'un produit multimédia accessible au public et permettant d'avoir accès à l'histoire des aviateurs morts dans l'accomplissement de leur mission. La constitution de la banque de données représente un travail considérable de recherche et de mise en mémoire. A ce jour plus d'un millier de fiches ont été réalisées et sont en cours de validation par un Conseil Scientifique et Historique, en donnant dans un premier temps la priorité à la période post-Guerre d'Algérie à nos jours, et à une sélection des « légendes » de l'aéronautique militaire.

 

Si de nombreux organismes, officiels ou privés, sont détenteurs des informations nécessaires et sont actuellement recensés et contactés par les équipes de l'association, il ne faut pas sous-estimer l'aide que peuvent apporter tous ceux qui ont découvert et photographié, au cours d'une promenade, une tombe oubliée en bordure de forêt, ou retrouvé dans leur grenier une boîte de souvenirs et de photos d'un aviateur de la famille, ou se souviennent des faits d'armes racontés par un ancien...

 

Communiqués à l'Association du Mémorial (**), ces photos, ces documents, ces lettres ou ces souvenirs peuvent permettre de compléter une biographie, rectifier une erreur, ou même réparer un oubli, action qui peut paraître, à tort, trop ponctuelle, voire insignifiante mais qui est au contraire indispensable pour que soit conservé le souvenir des aviateurs qui ont rejoint trop tôt le paradis des pilotes et des équipages disparus, car ...

 

« Quand on est oublié, c'est là qu'on meurt vraiment ».

 

 

 

Général de brigade aérienne (2s) Jean-Claude ICHAC

Président honoraire du Comité d'Issy-Vanves du Souvenir Français

 

 

(*)  Le Chef d'état-major de l'Armée de l'air, prévu dans une rédaction antérieure des statuts, à décidé, pour des raisons juridiques, de ne plus figurer dans cette liste.

 

(**) Association du Mémorial des Aviateurs : 5, rue Christophe Colomb, 75008 PARIS – Adresse email : memorialdesaviateurs@gmail.com

Projet du Mémorial des Aviateurs

Projet du Mémorial des Aviateurs

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Publié le 12 Mai 2018

La famille Mouchmoulian, installée dans le quartier des Epinettes à Issy dès les années 1930.

La famille Mouchmoulian, installée dans le quartier des Epinettes à Issy dès les années 1930.

La diaspora du XXe siècle est formée par les Arméniens de Turquie rescapés du génocide de 1915, en majorité des paysans anatoliens demeurés sur les terres ancestrales. Consécutive aux déportations massives, elle se caractérise par l'abandon sur la scène internationale de la question arménienne (1917-1923). Après la signature du Traité de Lausanne (1923), l'aide aux Arméniens devient exclusivement humanitaire. Désormais, cette minorité se transforme en une communauté apatride c'est-à-dire formée d'hommes privés de citoyenneté, et donc du droit de retour dans leur société d'origine. Nous ne devons pas oublier également l’existence du Vorpachkhar, "le monde des orphelins" qui désigne un archipel d'enfants privés de mémoire.

Cette communauté de réfugiés, démunie de tout statut juridique, connaît alors des périples migratoires. La narration de l'exode s'organise comme une longue marche ponctuée d'étapes.

Aujourd'hui, on estime à 6-7 millions le nombre des Arméniens dans le monde. Pour ce qui concerne la diaspora occidentale, les communautés les plus importantes sont celles des États-Unis, dont la majorité est installée au Massachusetts (Boston) et en Californie (Los Angeles, Fresno et San Francisco) et celle des pays de l'Europe communautaire (dont 350 000 en France). Il faut préciser le caractère approximatif de ce chiffre dans la mesure où la majorité a acquis la citoyenneté des « pays d'accueil », rendant le comptage difficile, ainsi qu'en raison de migrations permanentes et d'une géographie changeante de la diaspora qui tend de plus en plus à s'occidentaliser.

 

En France : les étapes de l'exil et la rencontre avec l'ancienne diaspora

La Société des Nations créa un Haut Commissariat (1923) pour régler le statut juridique de ces réfugiés dont les passeports portent la mention "sans retour possible". Dès 1924, sous l'impulsion du norvégien Fridtjof Nansen, la grande majorité reçoit le célèbre "certificat Nansen" leur assurant tout de même un minimum de protection.

La majorité des réfugiés arrive par bateaux entiers à Marseille. Les témoignages relatifs à cette époque nous restituent un univers instable d'embauches brèves et précaires. De nombreux intermédiaires délivrent des contrats de travail, aidés par le Bureau International du Travail (B.I.T.) et le Haut Commissariat pour les Réfugiés afin d'alimenter les industries françaises alors en quête d’une main d’œuvre. Connaissant l'habileté des Arméniens dans l'élevage du ver à soie, le tissage et le travail du cuir, certains commissionnaires iront recruter des Arméniens dans les foyers d'asile, notamment en territoire hellène pour alimenter les usines de soie artificielle de l'Ardèche, du Rhône, de la Drome, de la Loire, et les industries du cuir de Romans et de Vienne. Si beaucoup se fixent à Marseille après avoir trouvé de l'embauche dans les mines de charbon de Gardanne ou les savonneries, d'autres remontent la vallée du Rhône vers les filatures et industries d'Ardèche (Joyeuses, Pouzin) et d'Isère.

L'axe Marseille-Paris demeure le couloir migratoire le plus emprunté. Mais on assiste également à la mise en place d'un système organisateur des mobilités géographiques et résidentielles fondé sur le regroupement régional et le désir de rejoindre un parent, un ami du même village d'origine.

La plupart des Arméniens ont été naturalisés aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Ils ne formulent plus le souhait du retour au pays d'origine, exception faite du rapatriement de 7 000 personnes parties de France vers l'Arménie soviétique entre 1946 et 1947. Ce mouvement de retour ou Nerkaght reste un événement majeur de l'histoire contemporaine des Arméniens.

Enfin, les vagues migratoires des communautés d'Orient vers la France joueront un rôle essentiel dans la modification du paysage communautaire surtout depuis 1975, et contribueront à la diversification des pratiques ethnoculturelles. Désormais, on peut parler d'une communauté hétérogène, tant sur le plan culturel que social. La répartition spatiale des Arméniens en France demeure fidèle aux itinéraires du regroupement des années 1930 : entre Paris et la région parisienne, le long du sillon rhodanien (Valence, Romans, Saint Etienne, Vienne, Décines, Lyon) et dans les Bouches-du-Rhône (Marseille).

L’espace urbain et industriel isséen s’est avéré très favorable à l’implantation d’une forte colonie arménienne. Vers 1923, de nombreux réfugiés trouvent un emploi à la Cartoucherie Gévelot, les Peintures Lefranc, la Blanchisserie de Grenelle, etc. Issy-les-Moulineaux constitue de nos jours un pôle identitaire très important, tant d’un point de vue démographique que des structures d'organisation.

 

Le lien communautaire. L'invention de territoires

À Issy-les-Moulineaux, les modes de regroupement permettent de saisir les espoirs investis dans les nouvelles terres-refuges. Dans un premier temps, il s'agit pour les réfugiés, de poser en un lieu les fondations d'une existence non provisoire. L'aspiration à l'enracinement apparaît dans l'acquisition des terrains à bâtir. « Construire sa maison » devient l'objectif quasi-obsessionnel des familles. Celles-ci délaisseront très rapidement les zones marginalisées de la commune (île Saint-Germain) et les baraquements insalubres pour investir les hauteurs de la ville (La « Rue de la Dé » demeure un lieu-symbole de la présence arménienne sur la ville). Dans les débuts de l’exil, les pratiques d'appropriation de l'espace favorisent la reproduction de conduites communautaires inspirées des modèles familiaux, villageois, religieux et politiques propres au "pays d'origine".

Ainsi, les réseaux villageois fondés sur une même filiation régionale, constituent en 1925 de véritables réseaux de solidarité. Les originaires d’un même village développent des pratiques d'entraide au sein des quartiers : prêts sans intérêts entre les familles pour l'achat d'un terrain et la construction de petits pavillons en dur, prise en charge commune des enfants, mariages arrangés entre les familles. La notion de village arménien des années 1930 exprime une solidarité des quartiers formés dans la proximité des lieux d'habitations des familles, favorisant un univers du contrôle social et l'expression de pratiques codifiées selon les règles d'une société patriarcale.

 

Le légendaire national

L'aménagement concret de lieux de sociabilité permettra l'expression d'un imaginaire de la continuité et d'une "conscience d'appartenance" célébrant les événements fondateurs d'une histoire nationale.

À Issy-les-Moulineaux, la construction des églises confère au groupe une autonomie religieuse et contribue au marquage d'une différence culturelle. Cette officialisation de la présence arménienne a donné lieu à l'édification de Monuments aux Morts érigés par les associations arméniennes en souvenir des victimes de 1915, à des jumelages avec la ville sainte d’Etchmiadzine qui inaugurent de nouveaux échanges franco-arméniens, à toutes sortes de marqueurs identitaires (à l’exemple de la rue d’Erevan, de commerces et d’activités socio-professionnelles spécifiques). L'église apostolique arménienne devient un pôle d'attraction des mobilités quotidiennes (L'église et la "vie autour de l'Église", diront certains représentants communautaires). Les représentations collectives insistent sur le rôle fédérateur de l'institution religieuse dans la dispersion.

Dès les années 1920, les Unions nationales, corps mixtes de laïcs et de clercs ont appuyé l'Église et ont mis en place toutes les activités annexes. L'Église s'est constituée comme "un lieu de mémoire vraie", organisant chaque année le rituel du 24 avril, à l’occasion de la commémoration du génocide de 1915. Ces marches ou défilés intégrés dans les "temps communautaires" de rencontre, attestent d'une volonté de rendre visibles les fondements de la dispersion en déployant un récit national. Ce récit se déroule lors des offices et des grandes cérémonies religieuses, où la tradition liturgique des églises orientales, riche en symboles, vient remémorer ce lieu d'où l'on vient. Les pratiques culturelles de la communauté inculquent certaines valeurs du passé historique : rituels commémoratifs, enseignement d’une langue dite « maternelle », mythe du retour.

 

L'intégration sociale

Il y a de la première à la seconde génération, une transformation et un élargissement de l'éventail professionnel. Ainsi que le souligne Émile Temime, historien des migrations, « l'idée de progrès chez les Arméniens, c'est d'abord l'indépendance donnée par la profession, par une certaine spécialisation dans le travail ».

Les Arméniens rejettent la condition d'ouvrier dans l'univers industriel, par désir de renouer avec des codes de vie inscrits dans leurs logiques socioculturelles (le travail "indépendant", l'élan créateur du petit artisan) ; disposition essentielle pour "retrouver une dignité perdue". La deuxième génération née en France dans l'entre-deux-guerres, accélère le processus d'intégration et s'invente de nouvelles perspectives d'avenir en louant les vertus de l'ascension sociale et de la trajectoire socioprofessionnelle. L'intégration sociale et économique des Arméniens en France s'est accomplie de manière relativement rapide, avec une percée importante des professions libérales et l'accès aux métiers de l'enseignement, de la recherche, du spectacle et du sport. On remarque un dynamisme important et une inventivité étonnante pour l'esprit d'entreprise et la création artistique.

 

La structuration de la vie communautaire

La réalité communautaire se caractérise par l'existence d'espaces sociaux réactualisant un "droit à la mémoire". On assiste très tôt en diaspora à une sorte d'amplification du sentiment national (Hayabahbanoum) assumé à l'intérieur du champ de la collectivité par d'innombrables associations satellites des partis politiques. Les représentants affirmeront à cet égard qu'elles sont les relais indispensables pour la conservation de son arménité. Citons en ce sens, la JAF (Jeunesse arménienne de France) qui naît et connaît un vif succès dans le contexte français d'après-guerre et qui soutient l'Arménie soviétique, le mouvement de jeunesse Nor Seround (nouvelle génération) d'obédience Dachnak qui a formé des générations de militants pour "une Arménie libre, indépendante et réunifiée".

À Issy-les-Moulineaux, le tissu associatif demeure très dense : associations philanthropiques cultuelles, culturelles, sportives, compatriotiques, unions professionnelles, associations de femmes, d'anciens combattants, de scouts etc.

Enfin, depuis l’indépendance de l’Arménie en 1991, on assiste chez les communautés nées de l’exil à des participations actives pour l’aide à la reconstruction du pays.

 

Martine Hovanessian est anthropologue et chercheur au CNRS, auteur du Lien communautaire - Trois générations d'Arméniens (Paris, Armand Colin, 1992. réédition prévue aux Éditions l’Harmattan, pour février-mars 2007), et de Les Arméniens et leurs territoires (Autrement, 1995). Elle a résidé pendant de nombreuses années à Issy-les-Moulineaux.

 

 

Sources :

  • Site de la mairie d’Issy-les-Moulineaux
  • Site de François Montagnon.
  • Informations Geneviève G’Stell.
  • Site www.suzannegstell.canalblog.com
  • Archives de la famille Mouchmoulian.
  • Archives du Souvenir Français – Comité d’Issy – Vanves.
Les Arméniens habitaient principalement sur les hauteurs d’Issy-les-Moulineaux, que ce soit rue Madame, la rue du Plateau (devenue rue d’Erevan) ou le boulevard Rodin (de haut en bas).
Les Arméniens habitaient principalement sur les hauteurs d’Issy-les-Moulineaux, que ce soit rue Madame, la rue du Plateau (devenue rue d’Erevan) ou le boulevard Rodin (de haut en bas).
Les Arméniens habitaient principalement sur les hauteurs d’Issy-les-Moulineaux, que ce soit rue Madame, la rue du Plateau (devenue rue d’Erevan) ou le boulevard Rodin (de haut en bas).

Les Arméniens habitaient principalement sur les hauteurs d’Issy-les-Moulineaux, que ce soit rue Madame, la rue du Plateau (devenue rue d’Erevan) ou le boulevard Rodin (de haut en bas).

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Rédigé par Souvenir Français Issy

Publié dans #Issy d'antan

Publié le 1 Mai 2018

Hélène et Victor Basch.

Biographie.

Victor Basch nait en Hongrie en 1863, au sein d’une famille juive. Il est le fils de Raphaël Basch et de Fanny Weissweiler. Une dizaine d’année plus tard, la famille s’installe à Paris. Le jeune Victor fait de brillantes études au lycée Condorcet, puis entre à la Sorbonne où il étudie l’Allemand et la philosophie. Il se marie le 7 novembre 1885, au temple de Pest (en face de la ville de Buda, en Hongrie) avec Ilona Fürth, qui deviendra Hélène Basch. Nommé professeur l’année suivante, les Basch – qui viennent d’obtenir la nationalité française – s’installent d’abord en Bretagne à Rennes où Victor vient de recevoir son affectation.

Ils vont vivre une  vingtaine d’années à Rennes, de 1887 à 1906. Victor Basch est professeur de philosophie. Le couple prend fait et cause pour le capitaine Dreyfus, l'affaire qui déchire la France. En 1898, Victor Basch participe à la fondation de la Ligue des droits de l'homme, avec Lucien Herr et Ludovic Trarieux. La Ligue a alors pour but de sensibiliser l'opinion publique à l'injustice faite à Dreyfus. Victor Basch en deviendra le quatrième président national, en 1926.

En première ligne lors de la révision du procès à Rennes, en 1899, les Basch reçoivent les partisans de Dreyfus chez eux, au Gros-Malon, militent, organisent... Reconnu sur les quais, place Pasteur, Victor Basch est pris à parti par un groupe d'anti-dreyfusards qui essayent de le jeter dans la Vilaine.

Le couple s'installe à Paris en 1913. Intellectuel engagé, socialiste anticonformiste, Victor Basch s'inquiète très tôt de la montée du nazisme en Allemagne. Il apporte son soutien aux Républicains espagnols, milite contre l'extrême-droite et joue un rôle moteur dans la création du Front populaire.

Inquiétés dès les débuts de l'occupation (son logement est pillé, Victor Basch perd ainsi nombre d'écrits entreposés dans l'appartement), ils fuient en zone libre, en 1940, et s'installent dans le quartier de Saint-Clair à Caluire-et-Cuire, exactement au 116, Grande-rue-Saint-Clair. Investi dans la défense des droits de l'Homme et dans la franc-maçonnerie, Victor Basch est recherché par Vichy.

En janvier 1944, la milice de Lyon, dirigée par Paul Touvier, repère Victor Basch à Caluire-et-Cuire. Le 10 janvier 1944, accompagné d'une dizaine de miliciens (en particulier Lécussan, le chef régional de la milice) et du Lieutenant Moritz de la Gestapo, il participe lui-même à l'arrestation de Victor Basch et de son épouse Hélène, âgée de 79 ans, qui refuse de le laisser. Lécussan racontera par la suite : « Moritz jugea Victor Basch trop âgé pour pouvoir l'arrêter, et nous décidâmes de l'exécuter » ; Lécussan, accompagné d'autres miliciens et de Moritz, conduira alors le couple à Neyron dans l'Ain où Victor et Hélène Basch seront abattus de plusieurs coups de feu, le soir même.

Lécussan reconnaîtra avoir abattu lui-même Victor Basch ; Gonnet se chargeant d'assassiner Hélène Basch de deux balles de pistolet. Sur le corps de Victor Basch, sera retrouvé un écriteau laissé par les miliciens sur lequel était inscrit : « Terreur contre terreur. Le juif paie toujours. Ce juif paye de sa vie l'assassinat d'un National. À bas De Gaulle-Giraud. Vive la France. » — Comité National Anti-Terroriste, région lyonnaise.

Victor et Hélène Basch sont inhumés à la Nécropole nationale de la Doua, à Villeurbanne.

 

Hommages posthumes.

Son nom a été donné à de nombreuses rues et écoles de France : En effet, il existe une place Victor-Basch à Lyon 7e, une rue Victor-Basch à Décines (69), à Villeurbanne (69) à Arcueil, à Montrouge, à Vanves, à Vincennes, à Thiais, à Charenton-le-Pont, à Noisy-le-Grand, à Sotteville-lès-Rouen, à Sainte-Geneviève-des-Bois, à Massy, à Saint-Étienne, à Jeumont, à Bourg-en-Bresse, à Taverny, à Rennes, à Dinan, à Vandœuvre-lès-Nancy, à Vannes, à Roanne, à Riom, au Blanc-Mesnil (93), à Saint-Cyr-l'École (78), à Cenon (33), à Hyères ainsi qu'à Saint-Dizier (52), à Nogent-sur-Marne (94), à Cavaillon (84), à Saint-Yzan-de-Soudiac (33), en Arles (13) et à Saint-Quentin (02).

A Vanves, l’avenue Victor et Hélène Basch est perpendiculaire à la rue René Coche et s’arrête à la rue Ernest Laval.

À Caluire-et-Cuire, dans le quartier Saint-Clair, où il fut arrêté avant son assassinat, une école porte son nom. Un mémorial, le mémorial Hélène-et-Victor-Basch est érigé à Neyron, à l'endroit où Victor Basch fut assassiné par la milice ; de plus, La place de la mairie de Neyron se nomme place Victor-Basch. Enfin, à proximité du mémorial, passe le viaduc Hélène-et-Victor-Basch de l'A46.

À Rennes où Victor Basch a été professeur de philosophie, de 1887 à 1906, un lycée a été baptisé lycée Victor-et-Hélène-Basch. De plus, deux amphithéâtres, un de l'Université Rennes 2 situé sur le campus de Villejean et un de l'université Rennes 1 sur le campus de Beaulieu portent son nom.

En 2010, le STIF décide de donner son nom à une station de la Ligne 2 du tramway d'Île-de-France située dans la commune de Colombes. Le 16 avril 2014 à l'initiative de la LDH (Ligue des Droits de l'Homme), une plaque commémorative a été inaugurée en l'honneur de Victor et Hélène Basch à Montrouge, à l'angle de la rue Victor-Basch et de la rue Carvès. Cette plaque rappelle que Victor Basch présida les Assises de la paix et de la liberté, au stade Buffalo à Montrouge, le 14 juillet 1935, événement fondateur du Front populaire.

 

Œuvres littéraires.

 

  • La Poétique de Schiller.
  • La Vie intelectuelle à l’étranger.
  • L’Aube : proses de guerre, Paris, Librairie Félix Alcan, 1918.
  • Les Origines de l’individualisme moderne.
  • Le Maître problème de l’esthétique, 1921.
  • Etudes d’esthétique dramatique, Librairie française.
  • Essai d’esthétique de Kant, 1936.

 

 

Sources :

  • Archives du Journal Ouest France.
  • Encyclopédie Larousse.
  • Encyclopédie Wikipédia.
  • Site Internet du Musée de la Résistance.
  • Françoise Basch, Victor Basch ou La passion de la justice : de l’affaire Dreyfus au crime de la Milice, Plon, 1994.

 

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Publié le 8 Avril 2018

Les Corses dans la guerre d'Indochine.

 

Le soldat d’Indochine.

 

Dans ses recherches, l’historien Michel Bodin a fait le compte et l’analyse des soldats de la métropole et de l’Empire français qui ont combattu en Indochine. Sur le demi-million de soldats, 65.000 étaient des légionnaires, 55.000 des Africains et 110.000 des Nord-Africains. En métropole, ce sont les départements de l’Est, à l’exception de l’Alsace, des Ardennes au Lyonnais, et ceux de l’Ouest, du Cotentin au Périgord, qui ont fourni le plus de soldats au corps expéditionnaire avec ceux de la Corse, du Vaucluse et des Pyrénées-Orientales.

 

Globalement, de nombreux facteurs entrent en compte : les jeunes qui s’engagent ne choisissent pas forcément d’aller en Indochine – même s’ils le peuvent. Ils sont recrutés dans des unités qui sont ensuite désignées pour partir en Indochine. Bien entendu, ceux qui prennent les troupes coloniales savent qu’ils ont plus de chance de partir que les autres.

 

Ce sont les régions les plus défavorisées et à forte natalité qui donnent le plus de soldats. Il n’est pas étonnant non plus que les trois quarts des soldats viennent des milieux modestes, notamment du monde ouvrier. Ils sont, en général, peu qualifiés : près de la moitié n’a pas de diplôme, et ils sont souvent sans profession et chômeurs. Leur engagement s’explique moins par des motifs idéologiques que par des raisons économiques, d’autant que la solde est plus élevée d’un tiers en Extrême-Orient.

 

De plus, les régions d’origine de ces soldats sont en crise : économie non en adéquation avec la démographie : certaines zones ont une population supérieure aux débouchés sur le marché local du travail. Les jeunes choisissent donc de partir. Il y a aussi des traditions familiales comme il y a des traditions locales : les Savoyards sont nombreux à partir vers Paris dans le courant du 19e siècle. Pour toutes les raisons évoquées ci-avant et parce que Paris contient une diaspora savoyarde importante, structurée, qui permet donc l’accueil des nouveaux arrivants.

 

Le cas de la Corse.

 

La Corse est exactement dans cette configuration, à laquelle il convient d’ajouter des spécificités locales. Une démographie soutenue face à une économie centrée sur la sédentarisation : céréaliculture et arboriculture (olivier en Balagne, châtaignier en Castagniccia).

 

Au cours du 19e siècle, l’arrivée des farines venues du continent – moins chères – déstabilise de nombreux producteurs locaux. De plus, les terres cultivables ne sont pas extensibles. De nombreux producteurs de châtaignes décident donc de reconvertir leur production « d’arbre à pain » en « arbre à planches ». Compte tenu du caractère insulaire de la Corse, la révolution industrielle, née de la vapeur, ne s’est pas développée comme ailleurs en France. Les investissements industriels sont rares, pour ne pas dire inexistants.

 

De nombreux Corses décident donc de quitter leur île. Comme les Savoyards ou d’autres populations, la diaspora et le caractère communautaire sont très actifs. « On va dans cet endroit car on sait qu’on aura un relais local » pourrait-on résumer. Si l’exil est réel sur les départements du Var et des Bouches-du-Rhône, de nombreux exemples sont aussi mis en avant – racontés dans les veillées comme dans les cafés – des Corses qui ont réussi dans l’Empire colonial.

 

En Indochine, entre 1900 et 1942, 15 % des Administrateurs sont Corses, comme 20% des personnels de la Justice et de la magistrature. S’il y a de nombreux fonctionnaires corses en Indochine, les exemples sont légions dans les domaines de la presse, de l’enseignement, mais aussi du commerce, de l’hôtellerie et des plantations d’hévéas.

 

Pierre Pucci.

 

Pierre Pucci est l’un de ces exemples. Installé à Issy-les-Moulineaux au moment de son incorporation, il s’engage dans l’armée de terre et intègre les troupes coloniales, à savoir le 6e régiment de tirailleurs algériens (6e RTA) dont le casernement est situé à Tlemcen, dans l’Oranais en Algérie.

 

Le régiment est de toutes les batailles de la Première Guerre mondiale, puis de la Guerre du Rif au Maroc (1925-1926) et de la Seconde Guerre mondiale. Comme la majeure partie des unités coloniales, le 6e RTA fait plusieurs séjours en Indochine.

 

Le 21 décembre 1951, alors qu’il est en opérations au Tonkin, le sergent-chef Pierre Pucci est tué au combat, à Phuong-Mao. Il avait 37 ans.

 

Son nom est inscrit sur le monument aux Morts de la ville d’Issy-les-Moulineaux, comme également sur celui de sa commune de naissance, Livia, en Corse.

 

 

 

 

Sources :

 

  • Encyclopédie Larousse.
  • Encyclopédie Britannica.
  • Encyclopédie Wikipédia.
  • Travail universitaire sur les migrations corses, par Fernand Nicolas, sous la direction du professeur Pomponi.
  • Site : www.patincoufin.org
  • Michel Bodin : Soldats d’Indochine, Ed. Recherches asiatiques ; Soldats d’Indochine, 1945-1954, Ed. Outre-Mers – Revue d’histoire, 1998.
  • Georges Fleury, La Guerre en Indochine, Perrin, 2000.
  • Recherches dans les archives des Bulletins de l’Ecole français d’Extrême-Orient d’archéologie.

 

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Rédigé par Souvenir Français Issy

Publié dans #Indochine

Publié le 2 Avril 2018

Docteur Nicole Girard-Mangin.

A Issy-les-Moulineaux, tout le monde connait ou a entendu parler de Madame le général Valérie André, Grand’ Croix de la Légion d’honneur, première médecin à devenir général de brigade, en 1976. Elle est alors directrice du département de santé de la 2e région Air. Les hommages qui lui sont rendus sont unanimes et mille fois mérités. Il suffit de regarder ses états de services extraordinaires, que ce soit pendant la guerre d’Indochine ou celle d’Algérie.

 

Valérie André est une pionnière. Elle n’est pas la seule. Qui connait Nicole Girard-Mangin ?

 

Biographie.

 

Nicole Mangin nait à Paris en 1878, de parents originaires du petit village de Véry-en-Argonne, dans le département de la Meuse.

 

A l’âge de 18 ans, en 1896, elle entame des études de médecine à Paris, ce qui n’est pas si courant. Elle se marie en 1899 avec André Girard et aura un fils, Etienne. Elle travaille alors, au côté de son mari, viticulteur, à l’exploitation du champagne.

 

En 1903, Nicole Magin-Girard divorce et revient à la médecine. Elle présente sa thèse en 1906. Le sujet est : Poisons cancéreux. Lors du Congrès international de Vienne en 1910, elle représente la France au côté du professeur de médecine, Albert Robin dont elle intègre le dispensaire antituberculeux à l’hôpital Beaujon. Elle effectue des recherches sur la tuberculose et le cancer et signe différentes publications.

 

En 1914, au déclenchement de la Première Guerre mondiale, elle se porte volontaire sous le nom de Docteur Girard-Mangin. L’administration ne doute pas un seul instant que ce docteur fut un homme. Elle est affectée au soin des typhiques du secteur de Verdun, qui croule sous les bombes depuis le 21 février 1916. Lorsque l’ordre d’évacuation est donné, Nicole Girard-Mangin ne peut se résoudre à abandonner les neuf blessés qu’elle a en charge. Elle reste sur place. De même, lorsqu’il est question d’évacuer cinq soldats nécessitant une hospitalisation, elle prend la tête du convoi, au mépris des obus qui pleuvent, au mépris de sa propre blessure : elle vient de recevoir un petit éclat d’obus qui lui a tailladé le visage.

 

Mais l’administration militaire ne voit pas d’un bon œil cette femme médecin. Elle lui fait savoir. Les heurts sont fréquents. Le meilleur moyen de se débarrasser de quelqu’un est encore de le promouvoir et de l’éloigner : en décembre 1916, Nicole Girard-Mangin est nommé médecin-major et est affectée à Paris, où elle se voit confier la direction de l’hôpital Edith Cavell, rue Desnouettes (Edith Cavell était une infirmière belge qui avait été fusillée par les Allemands, car elle avait permis l’évasion de centaines de soldats belges et alliés, alors prisonniers de l’ennemi).

 

Après la guerre, Nicole Girard-Mangin s’investit au sein de la Croix Rouge et donne des conférences sur le rôle des femmes durant la Grande Guerre. Préparant une conférence internationale, elle est retrouvée morte, peut-être victime de surmenage, au côté de son chien Dun, d’une overdose médicamenteuse, le 6 juin 1919. Athée, ses funérailles et sa crémation se déroulent au cimetière du Père-Lachaise, avant l’inhumation dans la caveau familial à Saint-Maur-des-Fossés.

 

Jamais, elle ne reçut ni citation ni décoration.

 

Un siècle plus tard… en mars 2015, La Poste lui consacre un timbre : « Il est fort probable que peu d’années, que dis-je, peu de mois après notre victoire, j’aurai un sourire amusé pour mon accoutrement singulier. Une pensée critique pour l’affection que je porte à Dun, ma chienne. Ce sera du reste injuste et ridicule. Je dois à ma casquette d’avoir gardé une coiffure correcte, même en dormant sur des brancards; d’avoir tenu des heures sur un siège étroit sans gêner le conducteur. Je dois à mes multiples poches d’avoir toujours possédé les objets de première nécessité, un couteau, un gobelet, un peigne, de la ficelle, un briquet, une lampe électrique, du sucre et du chocolat. Je dois à ma chienne, née et élevée là-bas bien des minutes d’oubli, son attachement désintéressé m’a été doux. Enfin, je dois à mes caducées et mes brisques le prestige qu’il m’a fallu parfois auprès des ignorants et des sots. »

 

Publication.

 

  • Les Poisons cancéreux, 1909.
  • Toxicité des épanchements pleurétiques, 1910.
  • Essai sur l’hygiène et prophylaxie antituberculeuse au début du 20e siècle, 1913.
  • Guide antituberculeux, 1914.

 

 

 

 

Sources.

 

  • Jean-Jacques Schneider, Nicole Mangin - Une Lorraine au cœur de la Grande Guerre - L'unique femme médecin de l'armée française (1914-1918), éditions Place Stanislas, 2011.
  • Catherine Le Quellenec, Docteure à Verdun - Nicole Mangin, éditions Oskar, 2015.
  • Encyclopédie Larousse.
  • Encyclopédie Wikipédia.

 

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Publié le 2 Avril 2018

Hommage au général Glavany.

Il y a un peu plus d’une année, le 16 janvier 2017, disparaissait le général de corps aérien, Roland Glavany. Il avait été le président d’honneur du Comité d’Issy-Vanves du Souvenir Français entre 2008 et 2017.

 

Le jeudi 22 mars 2018, trente élèves de la promotion 2016 de l’École de l’air (EA) ont rendu hommage au parrain de leur promotion, le général Roland Glavany.

 

La cérémonie s’est déroulée au cimetière d’Issy-les-Moulineaux, en présence de la famille Glavany, de quelques proches et amis, comme le général Forget et le général Valérie André.

 

Il s’agit d’une initiative des élèves de l’EA, qui ont profité de leur séjour en Région parisienne, à l’occasion du séminaire interarmées des grandes écoles militaires (SIGEM), pour organiser cet hommage.

 

Ils ont remis l’insigne de leur promotion à leur parrain à titre honorifique avant d’entonner leur chant de promotion.

 

 

 

Copyright Armée de l’Air pour le texte (pour partie) et la photographie (Julien Fechter).

 

 

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Publié le 18 Mars 2018

Louis Albert Bacler d’Albe.

Louis Albert Bacler d’Albe.

Le 28 octobre 1805, le préposé à la mairie d'Issy (qui n'était pas encore « Les Moulineaux »!) enregistrait la naissance du quatrième enfant de la famille Bacler Dalbe, Louis Marc. Mais ce n'était pas son père qui venait le déclarer car, chef du service cartographique de l'empereur Napoléon 1er, il l'avait suivi quelques jours auparavant en Alsace où se préparait l'offensive contre les Autrichiens qui, par Ulm, allait aboutir au « Soleil d'Austerlitz » le 2 décembre de la même année.

 

C'était au siège de Toulon, huit ans plutôt, que Bonaparte avait croisé une première fois le capitaine Louis Albert Bacler Dalbe, artilleur comme lui, chef de la batterie « des Invincibles », et artiste-dessinateur dans le civil avant la Révolution. Promu général et commandant de l'artillerie de l'armée d'Italie, Bonaparte le fera affecter à son état-major et, quand il prendra le commandement de cette même armée, il le chargera de l'élaboration des cartes nécessaires à son action. Et Dalbe le suivra, sillonnant l'Europe, de l'Italie, reprise aux Autrichiens au cours de deux campagnes, au camp de Boulogne, pour préparer une éventuelle expédition en Angleterre, de Saxe en Prusse et en Pologne, de la guerre d'Espagne à la campagne de Russie.

 

Et partout où l'empereur installera sa tente de commandement, Dalbe sera là, dans une tente annexe, avec son lit de camp et ses cartes, et les épingles de couleurs qui lui permettront d'y situer les forces en présence. Mais il n'oubliera pas que s'il est officier, et il le montrera valeureusement à Arcole, il est aussi dessinateur : ses tableaux des batailles de Lodi, de Rivoli ou d'Austerlitz font partie des collections du château de Versailles et ses lithographies du passage des Alpes ou de l'Espagne en guerre sont autant de témoignages de l'actualité militaire de son temps.

Carte de l’Italie – Page de garde.

Carte de l’Italie – Page de garde.

Une campagne pourtant manque à ses états de service, celle d’Égypte. Comment, en 1798, le général Bonaparte aurait-il pu décider de se priver pendant cette expédition d'un collaborateur qui avait sa place aussi bien comme cartographe dans le « premier cercle » de son état-major particulier que comme dessinateur aux côtés de la centaine d'ingénieurs, artistes ou savants qu'il emmenait avec lui ? Aucun historien n'a pu donner une réponse satisfaisante à cette question mais, selon la tradition familiale, lorsque l'estafette, qui apportait au capitaine Dalbe sa convocation pour un embarquement à Toulon vers une destination inconnue, se présenta à son domicile de Milan, l'intéressé était en déplacement et c'est son épouse qui, ayant pris connaissance de la lettre de service, l'aurait volontairement détruite, peu soucieuse de voir son mari l'abandonner pour une contrée non précisée et une durée indéterminée !

 

A son retour d’Égypte, et après une solide « remontée de bretelles », Bonaparte passa l'éponge sur la désobéissance involontaire de son subordonné qu'il nommera, en 1804, chef de son « Cabinet topographique » particulier, nouvellement créé. Et il ne cessera de lui accorder sa confiance, comme en témoigne par exemple cette note du 9 août 1809 : «  Le corps des ingénieurs-géographes ne recevra d'ordres que de l'adjudant-commandant Bacler d'Albe. Les ingénieurs correspondront avec lui et lui transmettront leurs travaux. Ils recevront mes ordres par son canal. Signé : Napoléon ».

 

C'était raccourcir singulièrement la voie hiérarchique, ces ingénieurs étant affectés au « Dépôt de la Guerre » (*), qui dépendait du Major Général ! On notera dans ce billet la nouvelle orthographe « d'Albe », l'intéressé ayant été élevé au titre de Baron d'empire.

 

Chevalier de la Légion d'Honneur depuis 1806, il sera promu officier dans l'ordre le 10 avril 1812 et nommé général de brigade le 24 octobre 1813. Le 2 mars 1814 il quittera son service au Cabinet topographique de l'empereur et prendra la direction du Dépôt de la Guerre. Il aura passé plus de dix ans dans l'entourage immédiat de Napoléon qui, selon un témoin, s'écriait quand on le réveillait à l'arrivée d'une estafette porteuse d'un pli important : « Qu'on aille chercher d'Albe ! Que tout le monde s'éveille ! »

 

Au Dépôt de la Guerre, début 1814, le travail ne manque pas. L'unité a été désorganisée par la catastrophique retraite de Russie de 1812 : son chef, le général Sanson et une demi-douzaine d'ingénieurs-géographes faits prisonniers par les Russes, une vingtaine d'autres tués, morts de froid ou disparus, les chariots contenant le matériel de cartographie, des archives du Dépôt, et surtout des cartes originales, car l'empereur ne supportait ni copies ni calques, et les plaques de cuivre qui permettaient leur tirage, pris par l'ennemi ou abandonnés, leurs chevaux abattus pour palier le manque de nourriture.

 

A titre personnel d'Albe a perdu pendant cette campagne tous ses bagages et effets personnels, ainsi que 23 chevaux et surtout les cuivres de ses cartes dont il était propriétaire et dont il vendait les tirages à l'Etat. Malgré quelques « dépannages » accordés par Napoléon, il est obligé d'hypothéquer sa demeure de Sèvres, achetée en 1810, entre le château de Brimborion, maintenant disparu, et la Seine, face à la pointe aval de l'île Seguin (**).

 

Mais sa santé se dégrade, et s'il a pu accompagner l'empereur pendant la campagne d'Autriche en 1813, il sera contraint de rester à Paris pendant la campagne de France qui se termine par l'exil à l'île d'Elbe de l'empereur déchu en avril 1814. Au retour de Louis XVIII, d'Albe met le Dépôt de la Guerre aux ordres du roi, pour faire à nouveau allégeance à Napoléon, revenu de l'île d'Elbe pour les « Cent-jours ». Après Waterloo, la seconde abdication et le départ pour Sainte Hélène, il se distingue une dernière fois : avec l'aide du nouveau directeur du Dépôt, nommé par le roi, il cache les précieux cuivres de la fameuse carte de Cassini et les autres originaux du Dépôt que les occupants « alliés », Autrichiens, Russes ou Prussiens, chercheront en vain. Par contre ils saccageront sa maison de Sèvres, brûlant documents et archives, et sa famille ne sauvera que ce qu'elle avait de plus précieux.

 

Exilé à Sainte-Hélène, Napoléon n'oubliera pas son fidèle cartographe. Dans ses dernières volontés, dictées fin avril 1821, quelques jours avant sa mort, il précisera, évoquant la transmission de son œuvre à son fils, le Roi de Rome, exilé lui en Autriche: « ...On remettra à mon fils ma carte d'Italie d'Albe et les copies, vues de champs de bataille, quartiers généraux que j'ai fait faire par Bacler d'Albe... … Probablement, on cherchera à lui fausser ses idées. Quand il aura seize ans, il faudra lui envoyer des voyageurs comme Meneval, Fain, d'Albe, qui l'entretiendront naturellement de ce qu'ils ont vu et su. »

 

Au début de la Restauration, accusé par certains de ses subordonnés de les avoir « ralliés » à l'empereur contre leur volonté, Bacler d'Albe passa devant une commission d'enquête... qui le destitua ! Ce n'est que fin 1818 qu'il fût replacé dans les cadres d'active, mais sans affectation, avant d'être mis définitivement en disponibilité, avec la solde correspondante, le 1er avril 1820 à l'âge de 59 ans. Il avait passé 31 ans sous l'uniforme.

 

Sur le plan financier sa situation s'améliore peu à peu. Il a reprend ses pinceaux et travaille pour la Manufacture de Sèvres, toute proche, décorant assiettes, tasses ou vases, car ayant gardé, grâce à son métier de cartographe, une légèreté de main étonnante. Il tente aussi de vendre des tableaux où il insère des personnages mythologiques dans des paysages inspirés de ses séjours en Italie, mais sans grand succès. Il abandonne alors la peinture et se tourne vers la lithographie, le procédé de reproduction à la mode. Avec l'aide du lithographe Engelman, il fait paraître, à partir des carnets de croquis qu'il a conservé ou de dessins rapportés de ses promenades, toute une série de planches qui, elles, rencontrent un certain succès comme par exemple :

 

  • Souvenirs pittoresque de la Suisse du Valais,
  • Promenades pittoresques dans Paris et les environs,
  • Souvenirs pittoresques de la guerre d'Espagne,
  • Macédoine  lithographique, sur des sujets variés et sur des vues des environs du Mont-Blanc.

 

Cette dernière série, constituée à partir des dessins originaux de Bacler d'Albe mais dont les lithographies ont été exécutées par son fils Louis-Marc, comprend en particulier deux planches à la mémoire des deux premiers vainqueurs du Mont-Blanc en 1786, le guide Jacques Balmat et le docteur Gabriel Paccard.

La prise de Somo-Sierra par Bacler d’Albe.

La prise de Somo-Sierra par Bacler d’Albe.

Le 12 septembre 1824 dans sa demeure de Sèvres, entouré de sa famille, le général-baron Louis Albert Bacler d'Albe décède à l'âge de 63 ans. Officier d'état-major, n'ayant jamais commandé une grande unité devant l'ennemi, son nom ne figure pas sur les plaques des généraux de l'Empire apposées sur l'Arc de Triomphe. Mais si vous empruntez à Paris, en limite des 3e et 4e arrondissements, la rue des Francs-Bourgeois vers la place des Vosges, vous arriverez, au n°16 sur votre gauche, à la façade de l'ancien Hôtel de Sévigné qui abrite le musée Carnavalet. Levez les yeux et vous découvrirez huit ensembles de trois plaques portant les noms d'artistes, d'ingénieurs, de chercheurs, de savants, qui se sont illustrés dans leur domaine de compétence. Et sur le titre « Iconographie » vous pourrez lire le nom de Bacler d'Albe, honoré, non pour son œuvre de cartographe militaire, mais pour ses talents d'artiste.

Façade de l’Hôtel de Sévigné.

Façade de l’Hôtel de Sévigné.

Le couple Bacler d'Albe eut quatre enfants.

 

L’aîné, Joseph-Albert, officier comme son père, affecté en 1806 en Hollande à la garnison de Flessingue, fût  blessé et fait prisonnier par les anglais. Après deux ans et demi de captivité il s'évada et rejoignit la France. Topographe et aide de camp du  général Ségur pendant la campagne de Russie, puis brièvement du général Duroc, il fût ensuite chargé du service topographique du Maréchal Soult, qu'il suivit sur le front des Pyrénées pendant la malheureuse campagne contre Wellington à l'hiver 1814, puis, aux « Cent-jours » jusqu'à la défaite de Waterloo. Placé en non-activité il quitta la France pour les États-Unis, puis l'Amérique du Sud où il rejoignit l'armée du général San Martin, participant activement à ses côtés, comme colonel, aux guerres d'indépendance du Chili et du Pérou, avant de décéder en 1824.

 

Leur deuxième fils, Maurice-Louis, mourut en 1810 des suites d'une chute de cheval, à 18 ans, un mois seulement après son entrée à l’École Militaire.

 

Leur seule fille, Alexandrine, épousa un ami de la famille, Marc-Antoine de Barbotan-Maurepas.

 

Enfin le dernier enfant, Louis-Marc, né à Issy en 1805 comme évoqué plus haut, dessinateur et lithographe comme son père, fût le seul à avoir laissé une postérité. Il eut deux enfants, un garçon et, en 1837, une fille, Blanche. C'était mon arrière-grand-mère.

 

 

 

 

Général de brigade aérienne (2s) Jean-Claude Ichac

Président honoraire du comité du Souvenir Français d'Issy-les-Moulineaux.

 

 

(*) Ancêtre du Service géographique de l'Armée devenu ensuite notre Institut Géographique National (IGN).

 

(**) Après avoir été, au 19e siècle une institution de jeunes filles, puis une maison de convalescence pour anciens militaires, cette propriété deviendra, en 1928, le collège arménien « Samuel Moorat » de Sèvres.

 

 

 

Sources :

 

  • . « Le Général Bacler d'Albe » de M.Bacler d'Albe-Despax (1954)
  • . « Le Baron Bacler d'Albe, Maréchal de camp » de Marc Troude (1954)
  • . Archives familiales.
  • . Sites Internet.
La propriété de Sèvres.

La propriété de Sèvres.

Le bal à Issy, par Bacler d'Albe.

Le bal à Issy, par Bacler d'Albe.

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Rédigé par Souvenir Français Issy

Publié dans #Issy d'antan

Publié le 11 Mars 2018

A la recherche du cénotaphe d'Ernest Doudart de Lagrée - 2/2.

Après des recherches documentaires infructueuses et renseignements pris auprès des autorités de Dongchuan, qui constitue aujourd’hui l’un des arrondissements de la ville de Kunming, force fut de constater qu’aucune pagode du nom de « Kuang Wang Miao » ou du nom de « Gong Wang Miao » n’existait ni ne semblait avoir existé en ce lieu. Or dans le Voyage d’exploration en Indo-Chine publié sous la direction de Francis Garnier, il n’est question que de Dongchuan, ce qui semblait nous conduire à une impasse. Mais en remontant le temps, on apprend que la circonscription administrative de Dongchuan Fu – ce terme Fu () désignant une « préfecture supérieure » – fut détachée du Sichuan en 1726 pour être rattachée à la province du Yunnan. Elle regroupait alors les territoires des localités de Dongchuan, Huize () et Qiaojia (巧家). Ainsi, lorsqu’il est question de Dongchuan ou Dongchuan Fu dans les citations qui précèdent, cette appellation ne désigne pas uniquement l’actuelle localité de Dongchuan, mais plutôt la préfecture de Dongchuan dans son ensemble ou son chef-lieu. Il en résulte que la localité de Dongchuan, indiquée comme l’une des étapes du trajet suivi par la Commission d’exploration du Mékong sur la carte du Voyage d’Exploration en Indo-Chine publié par Léon Garnier, n’est pas forcément l’actuelle localité de Dongchuan…

Elargissant ainsi le champ de nos recherches à la préfecture historique de Dongchuan aujourd’hui disparue, nous découvrons qu’il existe à Huize une pagode dédiée au dieu de la mine appelée « Gong Wang Miao » (硔王庙), sachant que le caractère d’utilisation rare en chinois peut se prononcer Hong ou Gong et signifie mine ou minerai. De plus, aucune autre pagode appartenant à la corporation des mineurs n’était mentionnée dans les sources que nous avons consultées sur la préfecture de Dongchuan, très renommée par le passé pour ses nombreuses mines de cuivre et pour la fabrication de pièces de monnaies.

Mais ni nos recherches documentaires ni les renseignements pris auprès des autorités locales n’aboutirent à une quelconque trace du passage de Doudart de Lagrée dans ces contrées. Elles nous permirent toutefois d’entrer avec relation avec le président de l’Association de recherche sur l’histoire et la culture de Huize et de ses habitants, M. Bian Boze (卞伯), auteur d’un livre sur l’histoire de Huize dont le titre pourrait se traduire « Voyage culturel à Huize – Charme des vestiges de la ville historique ». Dans cet ouvrage, nous trouvons confirmation qu’il existe bien à Huize une pagode dédiée au dieu de la mine portant le nom de « Gong Wang Miao » (硔王庙). Les habitants du cru préférèrent cette appellation à celle de « Kuang Wang Miao (矿王庙) » pour des questions de superstition, car un autre caractère Kuang (), dont la prononciation est identique à celle du caractère Kuang () signifiant « mine », peut avoir le sens plutôt négatif de « désert, vide » ou bien de « délaisser, négliger, laisser à l’abandon, oisif, négligent » ou bien encore de « loin, distant, éloigné », ce qui pourrait laisser croire à une pagode dédiée au dieu du vide ou de la négligence… Cette pagode était située dans l’enceinte de l’ancien Bureau de fabrication des pièces de monnaies, à l’emplacement duquel se trouve aujourd’hui une usine de fabrication de matériel de soudage.

Fort de toutes ces informations, il ne nous restait plus qu’à nous rendre sur place, ce qui fut fait le 2 octobre 2017. M. Bian Boze nous guida jusqu’à l’usine de l’entreprise de fabrication de matériel de soudure Yunnan Jufeng Electric Welding Machine Co. Ltd., située dans la rue Lingbi (灵壁). Sur la colonne de droite du portail d’entrée figure le nom de l’entreprise. Sur celle de gauche, un panneau de bois délavé indique Baoyun Zhuqian Ju (宝云铸钱局), le Bureau de fabrication des pièces de monnaies. A l’intérieur de l’enceinte de l’usine, à gauche de la porte d’entrée se trouve un bâtiment rénové de la pagode du dieu de la mine, où le culte semble n’être exercé qu’en de rares occasions. L’arbre sacré devant ce temple, la vieille maison qui l’avoisine, les murs de ce temple auraient-ils été témoins du passage de Doudart de Lagrée ? Même si nous n’avons pas trouvé de traces du cénotaphe que ses compagnons de route avaient élevé à sa mémoire, nous quittons les lieux heureux de cette visite à Huize et de cette rencontre avec M. Bian Boze, avec la quasi-certitude du bien-fondé de nos hypothèses.

 

De nouvelles recherches bibliographiques vinrent finalement estomper l’infime doute qui subsistait encore dans notre esprit en nous apportant la preuve que Huize est bien la Dongchuan indiquée par Francis Garnier et ses compagnons comme lieu de décès de Doudart de Lagrée dans le Voyage d’Exploration en Indo-Chine. Dans sa thèse de doctorat intitulée Landscape practices and representations in eighteenth-century Dongchuan Southwest China et soutenue en 2012 à l’université de Leyde aux Pays-Bas, Huang Fei indique clairement, preuves à l’appui, que l’actuelle Huize est bien la Dongchuan historique où il y avait un temple dédié au dieu de la mine, corroborant ainsi nos hypothèses quant au lieu de décès de Doudart de Lagrée.

En conclusion de notre voyage d’exploration littéraire, historique et géographique à la recherche du cénotaphe d’Ernest Doudart de Lagrée, si nous n’en avons plus trouvé de trace écrite après 1908, nous avons localisé à Huize dans la province du Yunnan le temple dans l’enceinte duquel il fut élevé par les membres de la Commission d’exploration du Mékong en 1868. En cette année du 150e anniversaire de sa mort, nous formons le vœu que la mémoire du capitaine de frégate Ernest Doudart de Lagrée puisse un jour être honorée comme il se doit en ces lieux où ce grand explorateur rendit son dernier soupir.

Yvon Velot

 

Sources

  • GARNIER, Francis (1873). Voyage d’exploration en Indo-Chine effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868 par une commission française dirigée par le capitaine de frégate Doudart de Lagrée et publié par les ordres du Ministère de la Marine sous la direction de M. le lieutenant de vaisseau Francis Garnier, Paris, Librairie Hachette et Cie (deux tomes et deux atlas).
  • GARNIER, Léon (1885). Voyage d’exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de Lagrée, Paris, Librairie Hachette et Cie.
  • DE CARNE, Louis (1872). Voyage en Indo-Chine et dans l’Empire chinois, Paris, E. Dentu, Editeur.
  • VIAL, Paulin (non mentionné comme auteur) (1892). Doudart de Lagrée : Opuscule sur sa vie et ses œuvres par le secrétaire du Comité dauphinois pour l’érection de sa statue, Grenoble, Imprimerie Breynat & Cie.
  • Chambre de Commerce de Lyon (1892). La mission lyonnaise d’exploration commerciale en Chine 1895-1897, Lyon, A. Rey et Cie, Imprimeurs-Editeurs.
  • Chambre de Commerce de Lyon (1892). La mission lyonnaise d’exploration commerciale en Chine 1895-1897, Lyon, A. Rey et Cie, Imprimeurs-Editeurs, p. 72-73.
  • BIAN Boze (卞伯), 2014. Huize Wenhua Zhi Lü – Gucheng Yiyun 泽文化之旅——古城遗韵, Kunming, Yunnan University Press.
  • Association Ricci du grand dictionnaire français de la langue chinoise, 2014. Dictionnaire Ricci chinois-français, Beijing, The Commercial Press.
  • Yunnan Jufeng Electric Welding Machine Co. Ltd : 云南炬锋电焊机有限公司, Yunnan Jufeng Dianhanji Youxian Gongsi en pinyin.
  • HUANG, Fei, 2012. Landscape practices and representations in eighteenth-century Dongchuan Southwest China, Leiden, Leiden University (thèse de doctorat).

 

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Rédigé par Souvenir Français Issy

Publié dans #La Coloniale

Publié le 11 Mars 2018

A la recherche du cénotaphe d'Ernest Doudart de Lagrée - 1/2.

Cet article a été écrit par Yvon Velot, membre du Souvenir Français de Chine, présidé par notre ami le Délégué général Claude R. Jaeck.

 

Une exploration.

Le 12 mars 1868, le capitaine de frégate Ernest Doudart de Lagrée, chef de la Commission d’exploration du Mékong, mourait d’épuisement et de maladie dans la province du Yunnan au sud-ouest de la Chine. A l’approche du 150e anniversaire de son décès, une nouvelle mission d’exploration s’imposait, celle de retrouver le lieu où ce grand explorateur rendit son dernier soupir et où fut élevé un cénotaphe à sa mémoire par ses compagnons d’infortune.

Cette nouvelle mission d’exploration est avant tout littéraire. Elle commence avec le livre Voyage d’exploration en Indo-Chine effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868 par une commission française dirigée par le capitaine de frégate Doudart de Lagrée et publié par les ordres du Ministère de la Marine sous la direction de M. le lieutenant de vaisseau Francis Garnier, publié en 1873, année où Francis Garnier fut tué près de Hanoï.

 

Dans la préface de cet ouvrage, ce dernier, qui était le numéro deux de la Commission d’exploration du Mékong, évoque la mémoire de Doudart de Lagrée en des termes fort élogieux : « C’est à la sagesse et à l’énergie de son chef, M. la capitaine de frégate Doudart de Lagrée, que la Commission française d’exploration a dû de réussir dans la tâche difficile qu’on lui avait confiée. Il a payé de sa vie la gloire de cette entreprise : elle lui appartient tout entière ».

Né le 31 mars 1823 à Saint-Vincent de Mercuze dans l’Isère, sorti de Polytechnique en 1845, Ernest Doudart de Lagrée fut nommé capitaine de frégate le 2 décembre 1864. C’est début 1866 qu’il accepta de prendre la direction de la Commission d’exploration du Mékong pour un voyage qui allait lui être fatal. Cette commission était composée, outre Ernest Doudart de Lagrée, de Francis Garnier, lieutenant de  vaisseau, Louis Delaporte, enseigne de vaisseau (qui se fera connaître plus tard par ses découvertes à Angkor), Eugène Joubert, médecin et géologue, Clovis Thorel, médecin et botaniste, Louis de Carné, attaché au Ministère des Affaires étrangères, de deux interprètes, le Français Séguin et le Cambodgien Alexis Om, du sergent d’infanterie de marine Charbonnier, secrétaire en chef de l’expédition, d’un soldat d’infanterie de marine, de deux matelots français, de deux matelots tagals, d’un sergent et de six miliciens annamites composant l’escorte.

 

L’expédition.

Le récit de cette expédition a été relaté entre 1871 et 1873 dans la revue Le Tour du Monde en plusieurs articles qui firent l’objet d’une compilation par Léon Garnier en 1885 sous le titre Voyage d’exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de Lagrée.

On y apprend qu’au moment de la mort de Doudart de Lagrée, Francis Garnier était parti du côté de Dali en quête des sources du Mékong et que c’est par un courrier du docteur Joubert qu’il apprit le décès de son chef. Le récit que fait Francis Garnier de la situation à laquelle il fut alors confronté en tant que nouveau chef de la Commission d’exploration du Mékong, suite au décès de son compagnon de route, nous apporte des éléments d’information fort intéressants :

« Le 2 avril, le courrier que j’avais expédié à Tong-tchoue revint à Mong-kou porteur d’une lettre de M. Joubert. Le docteur m’informait que M. de Lagrée avait succombé le 12 mars, à l’affection chronique du foie dont il souffrait depuis longtemps. M. Joubert lui avait fait élever un petit monument dans un jardin attenant à une pagode située en dehors et au sud-ouest de l’enceinte de la ville […]. Si la mort d’un chef justement respecté cause toujours une douloureuse impression, comment peindre les regrets que l’on éprouve lorsque ce chef a partagé avec vous deux années de dangers et de souffrances, allégeant pour vous les unes, bravant avec vous les autres, et que, dans cette intimité de chaque heure, au respect qu’il inspirait est venu s’ajouter un sentiment plus affectueux […] ! La situation précaire du pays, l’absence de tout missionnaire ou de tout chrétien pouvant veiller à l’entretien du tombeau ou le protéger contre une profanation, me faisaient craindre en effet qu’au bout de quelques années il n’en restât plus de vestiges […]. Je ne voulus pas courir les chances d’une violation de sépulture, fâcheuse pour le pavillon, douloureuse pour une si chère mémoire. Je résolus d’exhumer le corps et de le faire porter à Siu-tcheou fou […].

Le 5 avril la petite expédition assista en armes à l’exhumation du corps de son chef ; le tombeau élevé par les soins de M. Joubert fut transformé en cénotaphe et une inscription en français mentionna le triste événement dont ce monument devait conserver le souvenir. Le 7 avril, nous quittâmes Tong-chouen pour effectuer définitivement notre retour. Nous étions à bout de forces […]. Le 8 mai, le cercueil de M. de Lagrée arriva à Siu-tcheou fou et fut immédiatement placé dans l’une de nos jonques. Le lendemain, nous fîmes nos adieux aux dignes missionnaires de Siu-tcheou fou ; le P. Leguilcher, qui depuis plus de deux mois partageait nos fatigues, fut le dernier à se séparer de la Commission […]. Le 13 mai, nous débarquâmes à Tchong-kin fou […]. Pendant que les chrétiens de Tchong-kin s’occupaient de nous procurer une grande jonque, qui pût remplacer celles qui nous avaient amenés et nous conduire jusqu’à Han-keou, j’expédiai à Shang-hai par courrier spécial un rapport adressé au gouverneur de la Cochinchine, l’informant de la mort de M. de Lagrée, des principaux incidents qui avaient signalé notre voyage à Ta-ly et de notre prochain retour.

Le 19 juin, nous quittâmes Shanghai sur le paquebot des Messageries le Dupleix ; nous arrivâmes à Saigon le 29. M. le contre-amiral Ohier, gouverneur de la Cochinchine française, n’avait reçu que l’avant-veille le rapport dans lequel je lui annonçais la mort de M. de Lagrée. Cette perte fut vivement ressentie dans la colonie, où le souvenir des services et des éminentes qualités de cet officier vivait dans toutes les mémoires. Des honneurs extraordinaires furent rendus à son cercueil, qui fut inhumé dans le cimetière de Saigon. Un petit monument y rappelle aujourd’hui la mémoire de cet homme de bien, de ce vaillant soldat de la France. Si quelque chose peut consoler les siens, c’est la pensée qu’il est mort au champ d’honneur le plus enviable ; celui de la science et de la civilisation. »

En 1872, le père de Louis de Carné, autre membre de la commission d’exploration du Mékong décédé prématurément en 1871 des suites d’une maladie contractée au cours de l’expédition, publia le récit du voyage rédigé par son fils sous le titre Voyage en Indo-Chine et dans l’Empire chinois par Louis de Carné. Ce dernier faisait partie de la troupe qui avait suivi Francis Garnier dans son expédition vers Dali pendant que Doudart de Lagrée agonisait dans une pagode de Dongchuan. Sa description de l’arrivée des membres de la Commission d’exploration du Mékong à Dongchuan, après quelques semaines de repos à Yunnan-fou, nous donne des informations précises sur le cadre dans lequel Doudart de Lagrée vécut les derniers moments de son existence :

« Il faisait nuit close quand nous arrivâmes à Tong-Tchouan. Un mandarin nous attendait pour nous conduire dans une pagode élégante où les mille détails fantaisistes d’une ornementation surabondante étaient prodigués sur les portes, les plafonds, les colonnes. Des dragons, des monstres de toute espèce, ailés, ventrus, rampants, sortaient du bois profondément fouillé, mêlant leurs têtes dorées et leurs langues rouges aux guirlandes de fleurs et aux essaims d’oiseaux. Là encore nous recherchons, de préférence aux vastes pièces, les petits cabinets et les étroits réduits où l’air s’échauffe et où les curieux ne peuvent pénétrer. Nous établissons notre camp dans un grenier qui eut un escalier jadis, où l’on monte aujourd’hui par une échelle, et où, après voir fait coller du papier aux fenêtres, nous allons habiter pêle-mêle avec le vieux mobilier de la pagode, dieux ébauchés ou hors de service, ressource précieuse, car tout cela est sec, et le froid rend le feu nécessaire […].

M. de Lagrée était mort, le 12 mars 1868, d’une maladie de foie dont il souffrait depuis plus de soixante jours. Celui d’entre nous qui avait eu au plus haut degré l’amitié et la confiance de notre chef, le docteur Joubert, vint à notre rencontre. Miné lui-même par la fièvre et par le chagrin, il était encore sous l’impression des pénibles devoirs qu’il venait d’accomplir, l’autopsie et l’inhumation du cadavre […]. Quand nous avions voulu, dans une forêt du Laos, ouvrir la tombe d’Henri Mouhot pour y constater la présence de ses restes, on s’y était opposé comme un sacrilège. En Chine, il nous été possible au contraire d’exhumer le corps du commandant de Lagrée sans heurter les préjugés et sans contrevenir aux usages […].

A la place où celui-ci avait reposé quelques jours, dans le jardin d’une pagode, MM. Joubert et Delaporte ont élevé de leurs mains une pyramide en pierres qui rappellera aux Européens, lorsqu’ils visiteront ces lieux, le souvenir de l’un des plus longs voyages qui aient été faits en Asie, et le nom du Français mort avant de recueillir les fruits d’un succès qu’il avait assuré. Nous trouvons facilement un entrepreneur chinois qui se charge de transporter la bière jusqu’à Souitcheou-fou et nous quittons nous-mêmes Tong-Tchouan dans la journée du 7 avril 1868. »

En 1892, le Comité dauphinois pour l’érection d’un monument à la mémoire de Doudart de Lagrée à Grenoble publia un petit livret sous le titre :  Doudart de Lagrée : Opuscule sur sa vie et ses œuvres par le secrétaire du Comité dauphinois pour l’érection de sa statue. Dans l’introduction de cet ouvrage, l’auteur annonce sa volonté de présenter Doudart de Lagrée, « marin, diplomate, archéologue, explorateur ». Son récit relatant la fin du voyage pour Doudart de Lagrée, après quelques jours de repos dans la capitale du Yunnan, apporte quelques précisions intéressantes sur les circonstances de son décès et les évènements qui lui ont fait suite :

« Dix jours de marche séparaient la commission de Tong-Tchouen sur un affluent du Fleuve bleu, qu’elle atteignit le 18 janvier 1868. Mais cette marche de dix jours fut la plus cruelle. Il fallut traverser d’immenses steppes de 2000 mètres d’altitude, où le froid, la fatigue, les privations épuisèrent ce qui restait de force à ces martyrs du patriotisme. Après avoir fait, non sans peine, le 20 janvier, la visite d’usage au gouverneur du lieu et dicté le 28 ses instructions à Garnier qu’il envoyait faire une dernière excursion à Tali, à la recherche des sources du Mé-Kong, Doudart de Lagrée s’alita pour ne plus se relever. De Lagrée envisageait sa position avec calme. Le R. P. Fenouil, des Missions étrangères, qu’il avait vu en passant à Yun-Nan, avisé par le docteur Joubert, accourut en toute hâte. On crut à un rétablissement, c’était une illusion. Ce fut la dernière.

Quelques jours après, en effet, entouré du docteur Joubert, de son ordonnance Mouëllo et de quelques hommes de l’escorte, Doudart de Lagrée, sans faiblesse, en pleine connaissance de lui-même, rendit le dernier soupir en parlant avec amour de la tâche qu’il lui avait été donné d’accomplir, de la France, du beau Dauphiné qu’il ne devait plus revoir. Son cœur fut embaumé et renfermé par les soins du docteur Joubert dans une boite en fer blanc que le docteur fut obligé de confectionner lui-même, la superstition des ouvriers chinois leur interdisant d’y mettre la main. Il fut rapporté à la famille et déposé dans le caveau des Doudart de Lagrée à St-Vincent-de-Mercuze. Son corps descendit le Yang-Tse-Kiang avec ses compagnons de voyage et arriva à Saïgon, où je venais de débarquer moi-même depuis quelques mois, et où j’assistai à son inhumation qui se fit en grande pompe au frais du trésor colonial. »

Poursuivant notre voyage d’exploration littéraire avec le rapport publié en 1898 par la Chambre de Commerce de Lyon sous le titre La mission lyonnaise d’exploration commerciale en Chine 1895-1897, nous y constatons tout d’abord une erreur de date sur la gravure du cénotaphe de Doudart de Lagrée qui indique son décès le 1er mars au lieu du 12 mars 1868. Mais nous y trouvons aussi de nouvelles informations utiles pour notre enquête :

« Si la préfecture de Tong-chouan est relativement peu importante au point de vue commercial, elle a droit à notre souvenir à un autre titre. C’est dans ses murs qu’est mort le chef de l’exploration du Haut-Mé-kong, notre illustre devancier Doudart de Lagrée. Le samedi 18 janvier, nous allâmes faire un pieux pèlerinage à son mausolée. Il s’élève en dehors des murs de la ville, dans la cour intérieure de la pagode Kouang-ouang, à l’endroit où reposa son corps, avant que Francis Garnier et ses hardis compagnons pussent le transporter à Soui-fou et de là à Chang-hai par le Yang-tse. Deux pierres superposées servent de socle à une autre pierre rectangulaire portant une inscription […].

Un bonze nous prête un pinceau et de l’encre de chine avec lesquels nous repassons l’inscription un peu effacée par le temps. Après avoir photographié le monument, nous nous retirons vivement impressionnés et allons rendre visite au P. Maire, missionnaire ; il nous reçoit avec d’autant plus de cordialité que nous sommes les seuls Français qu’il ait vus depuis longtemps. »

Enfin, une douzaine d’années après la Mission lyonnaise, la revue « Le Tour du Monde » a publié entre 1908 et 1909 une série d’articles d’Emile Labarthe relatant son voyage en Chine sous le titre « Dans les provinces du fond de la Chine ». Dans la publication du 5 décembre 1908 qui couvre son trajet « De Yun-Nan-Sen à Tong-Tchouan-Fou », il évoque le souvenir de Doudart de Lagrée en des termes particulièrement émouvant et respectueux :

« Avant de quitter Tong-Tchouan, j’ai à accomplir un pèlerinage patriotique au monument de Doudart de Lagrée, mort dans une pagode voisine de la ville […]. La pagode où je me rends est une masure délabrée, sans aucun intérêt. Le monument de Doudart de Lagrée est derrière dans un petit enclos où les bonzes cultivent des légumes. C’est une pyramide en pierre très simple, qui repose sur un socle. Des inscriptions cachées sous la mousse indiquent les dates de la naissance et de la mort du grand explorateur français. C’est tout. Et en vérité, pouvais-je m’attendre à autre chose ? Le jeune bonze qui me conduit ne peut me donner aucun détail. Il n’y a plus qu’à partir. Tout à coup il m’arrête et me fait signe de le suivre. Nous montons quelques marches et nous arrivons dans une sorte de grenier ; il me montre une encoignure obscure où je distingue confusément un lit chinois composé de quelques planches et garni de bottes de paille… C’est là qu’il est mort !…

Je reste saisi de surprise et d’émotion. Sans doute le cadre n’a pas changé depuis trente-cinq ans de cela ! Des sacs de riz traînaient à terre comme aujourd’hui. Ces gros madriers, ces cuves, ces baquets, ces bancs de bois n’ont pas bougé de place. C’est autour de ces petites tables que les bonzes venaient fumer leur pipe d’opium durant son agonie. Et ces bêtes de cauchemar qui habitaient les ruines et les affreuses prisons : chauves-souris grandes comme des vampires, araignées monstrueuses, rats, lézards, corbeaux qui font entendre aux alentours leurs lugubres croassements, toute cette horrible vie animale était là sans doute quand l’un des plus nobles fils de France allait exhaler son âme de héros et de martyr !

Mes yeux ne peuvent se détacher du misérable grabat. Et dans ce lieu d’exil et d’épouvante, j’évoque maintenant la scène douloureuse. Emouvante vision que la plume ne peut rendre ! Il faudrait pour la faire apparaître dans sa tragique grandeur le pinceau d’un Rembrandt ou le ciseau d’un Michel-Ange. Et devant l’œuvre du génie qui fait revivre cette fin poignante et sublime du fondateur de notre Empire d’Extrême-Orient, le plus beau et le plus riche de l’Asie, devant cette sainte image, je voudrais voir s’incliner la foule, comme je le fais, dans ce temple bouddhique où j’accomplis, moi aussi un acte de piété et de religion : la Religion du Souvenir. »

Les citations qui précèdent nous montrent combien les contemporains de Doudart de Lagrée et nombre d’explorateurs qui lui ont succédé en Asie le portaient en estime et tenaient particulièrement à honorer sa mémoire. Mais elles nous apportent aussi des informations qui, une fois compilées et recoupées, devraient nous faire parvenir, au terme de notre voyage historique et littéraire, jusqu’au lieu de décès d’Ernest Doudart de Lagrée dans le Yunnan.

Dans le Voyage d’exploration en Indo-Chine publié sous la direction de Francis Garnier, il est mentionné que le capitaine de frégate Ernest Doudart de Lagrée est mort dans une pagode appartenant à la corporation des mineurs, située en dehors et au sud-ouest de l’enceinte de la ville de Dongchuan, appelée « Kong ouan miao ». Si l’on actualise cette transcription en pinyin, on peut l’écrire « Gong Wang Miao », ce qui n’a pas de sens évident au premier abord. Mais si l’on prend en compte le fait que cette pagode appartient à la corporation des mineurs, et qu’elle est qualifiée de « pagode Kouang-ouang » dans le récit de La mission lyonnaise d’exploration commerciale en Chine 1895-1897, on aboutit à la transcription en pinyin « Kuang Wang Miao » (矿王庙), qui signifie pagode du dieu de la mine.

A la recherche du cénotaphe d'Ernest Doudart de Lagrée - 1/2.

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Rédigé par Souvenir Français Issy

Publié dans #La Coloniale

Publié le 4 Mars 2018

La bataille de Verdun, vue par le Kronprinz.

Verdun. Un bilan.

 

Verdun fut une bataille de position, avec des pertes considérables pour un territoire conquis nul. Après 10 mois d’atroce souffrance pour les deux camps, la bataille coûta aux Français 378.000 hommes (62.000 tués, plus de 101.000 disparus et plus de 251.000 blessés, souvent invalides) et aux Allemands 337.000.

 

53 millions d’obus furent tirés dont près d’un quart n’explosèrent pas. Le 21 février 1916, les Allemands tirèrent près de 2 millions d’obus. Ce chiffre rapporté aux dimensions du champ de bataille, donne 6 obus par mètre carré ! Ainsi, la célèbre Cote 304, dont le nom vient de son altitude, ne fait plus que 297 mètres de hauteur après la bataille et le Mort-Homme a perdu 10 mètres !

 

Du fait du résultat militaire nul, cette bataille ramenée à l’échelle du conflit n’eut pas de conséquences fondamentales. Considérée par certains comme un symbole de futilité, la construction mythologique française d’après-guerre, à travers les cérémonies officielles, les défilés militaires, l’historiographie ou la littérature en a fait l’incarnation du sacrifice consenti pour la victoire.

 

Le Kronprinz.

 

Guillaume de Hohenzollern, en allemand Wilhem von Hoenzollern, est né à potsdam le 6 mai 1882 et est mort à Hechingen le 20 juillet 1951. Il fut le dernier Kronprinz, prince héritier royal prussien et impérial allemand.

 

Fils de l’empereur Guillaume II et de la princesse Augusta-Victoria de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Augustenbourg, Guillaume épouse le 6 juin 1905 à Berlin, Cécilie de Mecklembourg-Schwerin (1886-1954), fille du grand-duc Frédéric-François III de Mecklembourg-Schwerin et d’Anastasia Mikhaïlovna de Russie.

 

Pendant la bataille de Verdun, il était à la tête de la Ve armée allemande, justement placée sur ce secteur.

 

La bataille de Verdun, décrite par le Kronprinz.

 

Le texte original du Kronprinz est assez long et détaille par le menu la bataille de Verdun. Précis, sobre en précisions stratégiques, c’est aussi un recueil de considérations générales sur la guerre. Il a été publié par le journal L’Illustration le 22 décembre 1928. Voici la conclusion de ce texte.

 

 

« Verdun a-t-il été le tournant décisif de la guerre ? Je réponds : non !

 

Verdun nous a coûté cher, très cher. Je ne parle pas seulement ici de nos pertes en hommes ou en matériel. Il y en eut d’autres non moins irréparables. Une gigantesque entreprise sur laquelle nous comptions terminer victorieusement la guerre fut réduite à néant malgré notre extrême ténacité et un emploi des forces pour ainsi dire illimité. Davantage : l’offensive contre Verdun eut pour résultat d’ôter pour bien longtemps à l’armée allemande, de la façon la plus dangereuse, sa puissance offensive. Elle épuisa nos effectifs sans possibilité de combler leurs vides. Chaque division qui avait combattu dans l’enfer de Verdun se trouva si lourdement éprouvée qu’un répit considérable lui devenait nécessaire avant de pouvoir être engagée de nouveau.

 

Malgré cela, Verdun n’a pas été le tournant décisif de la guerre. Les Alliés se trompent en le considérant comme tel. Si l’on compare le tracé de nos fronts sur le théâtre occidental et sur le théâtre oriental, au commencement et à la fin de l’année 1916, on se rend compte qu’il ne s’était pas sensiblement modifié, en dépit de l’offensive du Broussilof, en dépit de Verdun, en dépit de la bataille de la Somme. Tout en soutenant la bataille sur tous ces fronts, nous avions défait la Roumanie.

 

Bien que Verdun nous ait beaucoup coûté, il nous a aussi rapporté. Après tout, la victoire n’est pas le facteur essentiel de l’histoire, mais l’héroïsme de l’homme qui se laisse briser plutôt que de plier. C’est pour la gloire des héros qui ont combattu à Verdun, pénétrés de cet esprit, que j’ai fait mon récit. C’était à mes yeux un devoir envers ma patrie et envers les combattants de l’Allemagne. Il se peut que je me sois laissé aller à des digressions sur le caractère général de la guerre. Ce que j’ai dit à ce sujet sera peut-être approuvé par quelques-uns de mes lecteurs et déplaira à d’autres.

 

Mais les plus scrupuleux remettront sans doute à plus tard leur jugement définitif. Je ne serai plus là pour le connaître ou je n’en connaîtrais qu’une partie. Néanmoins, je suis convaincu qu’il existe entre tous ceux qui ont combattu héroïquement une sorte de communion universelle qui les anime d’un même esprit de camaraderie fraternelle, même lorsqu’ils ont été opposés face à face sur les champs de bataille.

 

C’est pour eux que j’ai écrit ce récit de la bataille de Verdun. »

 

KRONPRINZ GUILLAUME.

 

 

 

 

 

Sources :

 

  • Encyclopédie Wikipédia.
  • Encyclopédie Larousse.
  • Extraits de la revue l’Illustration.

 

 

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