Publié le 16 Septembre 2013

 

 Bauds-Le reve Alphone de Neuville

 

Le rêve, d’Edouard Detaille (Musée d’Orsay).

 

Arthur Baudot fut un soldat de 1870. Dans ses lettres – plutôt son journal de bord, certainement écrit, du moins remanié, a posteriori – retrouvées par son arrière-petit-fils (Monsieur Alain Baudot), il témoigne de sa captivité.

 

Le 1er septembre 1870.

 

« Chers parents,

 

Jusqu’à présent, je n’ai pu vous donner que des détails bien incomplets sur notre position, mais aujourd’hui, je vais essayer de vous en donner une idée. Fais prisonnier sur le champ de bataille aux environs de Sedan, vers trois heures de l’après-midi, on nous a rassemblés et dirigés sur Douzy où nous sommes arrivés à la nuit. On nous a fait coucher dans l’église, sans manger et nous n’avions pris pour toute nourriture qu’un peu de café vers quatre heures du matin ».

 

 

Le 2 septembre – Douzy : « Le lendemain matin, avant le départ, nous avons assisté à la messe dans la même église, ensuite, on nous a conduit à quelques kilomètres de là, où nous avons passés une grande partie de la journée sur trois rangs afin de nous compter. Là, une espèce de cantine prussienne qui vendait du pain et du lait, en très petite quantité, et pour beaucoup d’argent, mais malgré le prix exorbitant, tout le monde voulait en acheter. Mais les officiers prussiens voyant le désordre dans nos rangs, et un rassemblement considérable auprès de la voiture, nous ordonnèrent de reprendre nos places ; nous étions à leur pouvoir. Il fallait obéir… ».

 

Dans les jours qui suivent, les milliers de soldats, dûment escortés, prennent la route de la Prusse. Ils passent par les villages de Ligny-devant-Dun, Ecurey, Etain (au-dessus de Verdun), Gorze. Le 8 septembre 1870 : « Bien qu’on nous ait dit que nous n’avions plus que quelques lieues à faire pour prendre le chemin de fer, nous avions raison de n’y pas croire, car ce fut bien la journée où nous avons le plus marché. Vers midi, à chaque pas, il en restait en route ; on était forcé de les conduire en voiture, car ils ne pouvaient pas continuer le chemin à pied, les rangs s’éclaircissaient de plus en plus car tous, nous étions à bout de forces ».

 

Ensuite, les prisonniers sont parqués dans des champs, à nouveau comptés et recomptés, puis ils sont dirigés vers la gare de Rémilly (Moselle) et sont entassés dans le train : « Voilà comme on nous a placés : quarante-cinq et même cinquante dans chaque wagon à bestiaux ». Le convoi traverse la Grand-duché du Luxembourg, passe par les villes de Mayence, Francfort, Erfurt, pour terminer son périple à Magdebourg.

 

11 septembre – Magdebourg : « Il était une heure du matin : aussitôt notre arrivée, après nous avoir fait placer sur les rangs, on nous a conduits dans un vaste camp dressé pour nous loger. Les premières compagnies seulement eurent de la paille et une couverture par homme ; à nous, on nous a donné à chacun une couverture, c’était assez pour nous contenter, et nous avons passé une bonne nuit ».

 

12 septembre : « Il en fût ainsi pendant quelques jours, puis ils nous donnèrent à chacun un plat en terre et une cuiller que nous devions conserver. La nourriture du matin, dont je parlais tout à l’heure, consistait en un peu de farine délayée dans l’eau, et un peu de beurre ; mais ce beurre passait le plus souvent auprès des marmites de sorte que cette colle, comme nous l’appelions, n’était pas quelque chose de bon. A midi, on nous donnait une petite portion de viande, puis le rata aux pommes de terre avec du riz, des haricots ou de l’orge.

 

Puis, on nous conduisit au travail tous les jours depuis une heure après midi jusqu'au soir. Nous étions occupés aux fortifications, à servir les maçons. Pour y aller, on nous faisait traverser la ville, nous avons remarqué qu’elle était jolie, et qu’elle renfermait d’aussi beaux magasins que ceux de France. Pendant quelques temps, nous avons touché trois sous par jour pour notre travail, mais l’habitude de payer s’est passée, de sorte qu’on travaillait pour le roi de Prusse… ».

 

Fin septembre : « Vers cette époque, je fus malade à mon tour, mais pas sérieusement, la fatigue en devait être la seule cause. Je suis allé à la visite pendant une quinzaine de jours (car il y avait au camp une infirmerie, et chaque jour venait un docteur pour passer la visite). Au bout de ce temps, je me suis rétabli assez bien, et jusqu’au moment où j’écris, je n’ai eu pas trop à me plaindre du côté de la santé ».

 

Fin octobre : « Vers la fin d’octobre, il nous fallut quitter le camp, nous sommes venus dans une baraque. Un magasin d’artillerie, où nous étions assez bien logés : nous avions chacun une paillasse et une couverture. C’est là qu’ils commencèrent à nous retirer un repas, de sorte que nous n’avions plus que deux fois à manger par jour. Le matin, un jour le café, un jour la colle ; le soir, le rata et un pain de quatre livres pour quatre jours ; on faisait aussi quelquefois une distribution, soit de lard, de beurre, ou des harengs, mais le plus souvent des harengs. Voilà notre ordinaire, heureusement, les jours étaient courts, sans quoi on aurait eu beaucoup plus à souffrir de la faim.

 

15 décembre 1870 – Janvier 1871 – Magdebourg : « Vers le quinze décembre, ils commencèrent à monter une machine pour nous chauffer au moyen de la vapeur. Mais cette opération était si lente que nous n’avions pas l’espoir d’en connaître l’effet cet hiver. En attendant, vers le 1er janvier, ils donnèrent deux poêles dans chaque chambre, mais qu’est-ce que c’était, pour une chambre de 60 mètres de long, par un froid de -25°, et surtout que le charbon nous manquait la moitié du temps. Mais nous regrettons de ne pas avoir passé tout l’hiver dans ce nouveau domicile. Car sur une trentaine de mille que nous étions à Magdebourg, le nombre de morts est tout près d’atteindre le chiffre énorme de 4.000. Voilà en abrégé à peu près tout ce qui me concerne. Car pour détailler tout, il faudrait faire un gros livre… ».

 

« Les hommes de la compagnie étaient bien plus malheureux, car ils étaient forcés d’aller travailler dehors, même par le plus grand froid, et lorsque l’un d’eux cherchait à s’en échapper, ou qu’on avait quelque chose à lui reprocher, sa punition était celle d’un peuple sauvage : on l’attachait dehors à un poteau, par les pieds et les épaules, pendant des heures entières, exposé aux rigueurs du temps. Je me trouvais heureux auprès d’eux. Jugez donc de ce qu’on avait à souffrir avec un peuple aussi barbare. C’est seulement un aperçu pour vous faire connaître notre position. Je ne vous donne pas plus de détails sur les coups de plat de sabre qu’on recevait, lorsqu’on n’obéissait pas assez promptement, lorsqu’on n’était pas levé assez matin ou pour tout autre motif. Le code pénal auquel nous étions assujettis contenait les peines les plus sévères pour les moindres bagatelles. Beaucoup contenaient la peine de mort et d’autres la citadelle pendant plusieurs années et même perpétuité. Des prisonniers de guerre n’auraient cependant pas dû être traités si rudement ».

 

 

Depuis le 28 janvier 1871, la convention d’armistice est signée entre la République française et l’Empire d’Allemagne. A titre de gage sur les sommes colossales que la France doit régler à son ennemi, le tiers nord-est du pays sera occupé jusqu’au 16 septembre 1873.

 

A cette date, les survivants des camps de prisonniers en Allemagne sont rentrés dans leurs foyers ; bien souvent à pieds…

 

Sources : Ces lettres ont été publiées par MR Alain BAUDOT, sur son blog – www.bauds.fr

 

Arthur Baudot (photographie de 1920).

Bauds Arthur

 

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Rédigé par Souvenir Français Issy

Publié dans #1870-1871

Publié le 30 Août 2013

 

Issy libérée par les siens - 3

Issy-les-Moulineaux libérée par les siens.

 

 

A Issy-les-Moulineaux, la commémoration célébrant le 69ème anniversaire de la Libération de Paris s’est déroulée le dimanche 25 août 2013. Voici un extrait du discours de Monsieur André Santini, ancien ministre, député-maire de la ville. Retrouvez par ailleurs, dans l’album intitulé « 2013-08-25, Libération de Paris – Commémoration » des photographies de cet événement historique, et des portraits de celles et ceux qui ont été acteurs de ces événements, qu’ils aient été des libérateurs, des ennemis ou des collaborateurs.

 

 

« Au lendemain de la libération de Paris, le cortège des libérateurs mené par le Général de Gaulle défile le 26 août 1944 à travers la ville, des Champs-Élysées jusqu’à Notre-Dame. Les femmes pleurent de joie et saluent les soldats, les pères prennent leurs enfants sur les épaules, et tous regardent défiler les visages fiers et souriants des héros de la France libre.

 

Mais, tout au long de cette parade surgissent parfois des cris et des affolements : des tireurs embusqués visent encore la foule. Arrivés sur le parvis de la cathédrale et même dans Notre-Dame, les tirs résonnent et perturbent le Te Deum. Paris est libéré mais la guerre n’est pas encore finie… Reclus sur les toits et dans les immeubles, il reste des soldats Allemands, des miliciens, des collaborateurs, prêts à tout car n’ayant plus rien à perdre. Le régime abject qu’ils servaient est en train de s’écrouler, ils sont aux abois.

 

A cette heure, l’Histoire bascule de nouveau en faveur de la liberté des peuples et de la démocratie, cinq années après que le voile noir du nazisme a recouvert l’Europe. Cinq années durant lesquelles Paris et sa banlieue – conquises sans peine par l’envahisseur – ont survécu au gré des privations, des rafles, des couvre-feux, des exécutions et des sommations. Au gré aussi de la peur lancinante qui hante le quotidien de la population et qui glace le sang à chaque hurlement, chaque alarme, chaque détonation.

 

Soumise à l’occupation, la Patrie est avilie, mais l’honneur de la France subsiste tout de même en dehors du territoire national, de l’autre côté de la Manche grâce au Général de Gaulle, ou dans nos colonies avec le Gouverneur Félix Eboué. Et puis, en France, le nazisme n’a pas réussi à conquérir tous les esprits. Alors que l’État pétainiste collabore, d’autres citoyens entrent dans la Résistance. Durant cinq années, chaque train dynamité, chaque officier SS abattu, chaque information transmise aux Alliés, sont autant de coups portés au renoncement et à la fatalité. Pendant ces longs mois d’occupation, les actions courageuses menées par les forces de l’ombre, par tous les hommes et les femmes de la Résistance, ont permis de déstabiliser l’ennemi, de maintenir la flamme de l’espoir.

 

En ce jour de commémoration, ayons une pensée pour tous ces héros qui ont agis avec courage et dignité. Je pense en particulier aux membres du « groupe Manouchian» ou aux résistants d’Issy-les-Moulineaux. Dans notre ville, deux groupes se sont organisés à partir de 1942 : le Mouvement de Libération Nationale, dont le quartier général clandestin se trouvait au cœur même de la Mairie ; et le groupe Francs-Tireurs et Partisans Boisredon, qui siégeait à l’Hôpital Corentin-Celton. Ces résistants, comme tous les autres, ont risqué leur vie au nom d’un idéal de justice et de liberté, au nom de la République, au nom de l’humanité. Leurs cinq longues années d’actions, de sabotages, de harcèlement, d’espionnage contre la soldatesque du Reich et de l’État vichyste, ont préparé la libération de la France.

 

Cette libération a débuté, rappelons-le, en septembre-octobre 1943 lorsque la Corse a été reprise par les forces Alliées. Ce fut le premier territoire métropolitain libéré et nous en commémorons cette année le 70ème anniversaire. Il a fallut reprendre la France, notre France, ville par ville, quartier par quartier, parfois même maison par maison, mais la ténacité de nos soldats était la plus forte et leur cause était juste.

 

En août 1944, à Paris, on murmure que la déroute de l’Allemagne nazie est proche, que l’avancée des Alliées est inexorable ! Un fol espoir saisit la population, la fin du cauchemar serait proche. Alors Paris renaît, Paris retrouve sa fièvre révolutionnaire, hisse ses barricades. Gendarmes, fonctionnaires, ouvriers s’insurgent, la grève générale est déclarée le 18 août ! Dans toute la région, les Forces Françaises de l’Intérieur s’activent pour faciliter l’avancée du Général Leclerc et de ses chars.

 

A Issy-les-Moulineaux, le groupe mené par Emile Bienvenu réussit à faire capituler l’unité de 550 soldats allemands basée sur l’Ile-Saint Germain.

 

Enfin, le 25 août, Paris et sa banlieue sont libérés, la République est restaurée, la France se redresse. Ce jour-là, le pays tout entier palpitait d’une force nouvelle, prêt à affronter l’avenir et mettre fin à la guerre.

 

Recueillons-nous aujourd’hui en souvenir des 3500 hommes et femmes, soldats, résistants ou civils – dont beaucoup Isséens – qui périrent pour libérer la Capitale. Nous restons redevables de leur courage et de leur sacrifice ».

 

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Publié le 28 Août 2013

 

Denoix de St Marc - 2eme CIPLE

Indochine 1952 : le capitaine Elie Denoix de Saint-Marc à la tête de la Compagnie Indochinoise de Parachutistes de la Légion Etrangère du 2ème BEP.

 

 

Hélie de Saint Marc, qui vient de mourir, connut un destin exceptionnel. Ne serait-ce que parce qu'au cours de sa longue vie il fut successivement l'homme de l'humiliation, de l'engagement, de la proscription avant d'être finalement réhabilité.

 

Humiliation: au printemps 1940, un adolescent assiste à Bordeaux à l'arrivée de l'armée française en déroute. Peu après, il entre dans la Résistance, décide de gagner l'Espagne, avant d'être arrêté dans les Pyrénées et déporté en Allemagne, au redoutable camp de travail de Langenstein.

 

Engagement: en 1945, un rescapé mal à l'aise dans la France de la Libération délaisse le statut que peut lui conférer son passé incontestable de résistant déporté, pour endosser la défroque mal taillée d'officier de la Légion étrangère. Avec l'armée française, il plonge dans une guerre incertaine en Indochine.

 

Proscription: en avril 1961, le commandant en second du 1er REP choisit la sédition pour protester contre la politique algérienne du général de Gaulle. Après l'échec du putsch, il connaît la prison.

Réhabilitation: longtemps, Hélie de Saint Marc reste silencieux, muré dans ses souffrances, acceptant son manteau de paria. Jusqu'à ce que l'amitié quasi paternelle qu'il porte à son neveu, l'éditeur Laurent Beccaria, le pousse à accepter de témoigner.

 

En 1989, Hélie Denoix de Saint Marc témoigne dans l'émission Apostrophes en 1989, après la sortie de sa biographie.

 

L'ancien officier, sorti de prison en 1966, qui vit paisiblement à Lyon, en pratiquant avec bonheur l'art d'être grand-père, devient en quelques livres l'icône d'un pays en mal de références.

 

Un mélange de tradition et de liberté

 

Hélie Denoix de Saint Marc incarnait la grandeur et la servitude de la vie militaire. De tout, il tirait des leçons de vie. Il relatait des faits d'armes oubliés, décrivait des héros inconnus. Il avait fait du Letton qui lui avait sauvé la vie à Langenstein, de son frère d'armes l'adjudant Bonnin mort en Indochine, du lieutenant Yves Schoen, son beau-frère, de Jacques Morin, son camarade de la Légion, des seigneurs et des héros à l'égal d'un Lyautey, d'un Bournazel, d'un Brazza. Au fil de souvenirs élégamment ciselés, il dessinait une autre histoire de France, plus humaine, plus compréhensible que celle des manuels scolaires.

 

Écouter ou lire Saint Marc, c'était voir passer, par la grâce de sa voix étonnamment expressive et de sa plume sensible et claire, une existence riche et intense.

 

Né en 1922, Hélie Denoix de Saint Marc était un fruit de la société bordelaise de l'avant-guerre, et de l'éducation jésuite. Il avait été élevé dans un mélange de tradition et de liberté (n'est-ce pas le directeur de son collège qui l'avait poussé à entrer dans le réseau Jade-Amicol?). De sa vie dans les camps, de son expérience de l'inhumanité, de ses séjours en Indochine, puis en Algérie, il faisait le récit sobre et émouvant, jusqu'aux larmes. Et de son geste de rébellion, il parlait toujours avec retenue, mezza voce, comme s'il était encore hanté par les conséquences de celui-ci.

Ses milliers de lecteurs, ses admirateurs, tous ceux qui se pressaient à ses conférences, aimaient en lui ceci: par son histoire se retrouvaient et se réconciliaient plusieurs France: celle de la Résistance, celle de la démocratie chrétienne et celle de l'Algérie française. Aux diverses phases de son existence, Saint Marc avait su donner une unité, en martelant: «Il n'y a pas d'actes isolés. Tout se tient.» C'était un être profond qui cherchait davantage à comprendre qu'à condamner. D'une conversation avec lui, on tirait toujours quelque chose sur soi-même, sur ses passions, ses tentations ou ses errements.

 

Cortège d'horreur, d'héroïsme et de dilemmes

 

La grande leçon qu'administrait Saint Marc, c'était que le destin d'un homme - et plus largement celui d'un pays - ne se limite pas à une joute entre un Bien et un Mal, un vainqueur et un vaincu. Il avait comme personne connu et subi la guerre, avec son cortège d'horreur, d'héroïsme et de dilemmes: en Indochine, que faire des partisans auxquels l'armée française avait promis assistance, maintenant qu'elle pliait bagage? En Algérie, que dire à ses hommes en opération, alors que le gouvernement avait choisi de négocier avec le FLN?

 

Son parcours chaotique, abîmé, toujours en quête de sens, n'avait en rien altéré sa personnalité complexe et attachante qui faisait de lui un homme de bonne compagnie et lui valait des fidélités en provenance des horizons les plus divers.

 

L'une d'elles, parmi les plus inattendues (et, au fond, des plus bouleversantes), s'était nouée il y a une dizaine d'années avec l'écrivain et journaliste allemand August von Kageneck. Cet ancien officier de la Wehrmacht avait demandé à s'entretenir avec son homologue français. Leur conversation, parsemée d'aveux et de miséricorde, devint un livre, Notre histoire (2002). Kageneck était mort peu de temps après, comme si avoir reçu le salut (et pour ainsi dire l'absolution) d'un fraternel adversaire l'avait apaisé pour l'éternité. Sa photo en uniforme de lieutenant de panzers était dans le bureau de Saint Marc, à côté de celle de sa mère, qu'il vénérait.

 

Rien d'un ancien combattant

 

D'autres admirations pouvaient s'exprimer dans le secret. Ce fut le cas dès son procès, où le commandant de Saint Marc suscita la curiosité des observateurs en se démarquant du profil convenu du «réprouvé». Des intellectuels comme Jean Daniel, Jean d’Ormesson, Régine Deforges, Gilles Perrault, un écrivain comme François Nourissier lui témoignèrent leur estime. Se souvient-on que ses Mémoires, Les Champs de braises, furent couronnés en 1996 par le Femina essai, prix décerné par un jury de romancières a priori peu sensibles au charme noir des traîneurs de sabre?

 

En novembre 2011, Hélie de Saint Marc fut fait grand-croix de la Légion d'honneur par le président de la République. Dans la cour des Invalides, par une matinée glaciale, le vieil homme recru d'épreuves et cerné par la maladie reçut cette récompense debout, des mains de Nicolas Sarkozy. Justice lui était faite. Commentant cette cérémonie, il disait d'une voix où perçait une modestie un brin persifleuse: «La Légion d'honneur, on me l'a donnée, on me l'a reprise, on me l'a rendue…»

 

À ces hommages s'ajoutèrent au fil des ans les nombreux signes de bienveillance de l'institution militaire (notamment grâce à une nouvelle génération d'officiers libérée des cas de conscience qui entravaient leurs aînés), qui furent comme un baume au cœur de cet homme qui prenait tout avec une apparente distance, dissimulant sa sensibilité derrière l'humour et la politesse.

 

Histoire authentique ou apocryphe, il se raconte qu'un jour l'ex-commandant de Saint Marc avait été accosté par une admiratrice qui lui avait glissé: «Je suis fière d'habiter la France, ce pays qui permet à un ancien putschiste de présider le Conseil d'État.» La bonne dame confondait Hélie avec son neveu Renaud (aujourd'hui membre du Conseil constitutionnel). Cette anecdote recèle quelque vérité. La France contemporaine l'avait pleinement adopté, ayant compris que cet homme lui ressemblait, avec ses engagements heureux ou tragiques, ses zones d'ombre, ses chagrins et ses silences.

 

Hélie de Saint Marc n'avait rien d'un «ancien combattant». S'il avait insolemment placardé à la porte de son bureau le mandat d'arrêt délivré contre lui en mai 1961, il parlait de ceux qui avaient été ses adversaires avec mansuétude. Quand un article lui était consacré dans Le Figaro, il ne manquait jamais de demander à son auteur, avec ironie: «Avez-vous eu une réaction des gaullistes?» Son épouse, Manette, et leurs quatre filles s'attachaient à lui faire mener une vie tournée vers l'avenir. Il n'était pas du genre à raconter ses guerres, s'enquérant plutôt de la vie de ses amis, les pressant de questions sur le monde moderne, ses problèmes, ses défis. Ce vieux soldat bardé d'expériences comme d'autres le sont de diplômes n'avait jamais renoncé à scruter son époque pour la rendre un tant soit peu plus intelligible.

 

Énigme insondable

 

L'existence humaine restait pour lui une énigme insondable. À Buchenwald, Saint Marc avait laissé la foi de son enfance. L'éclatement de tout ce qui avait été le socle de son éducation l'avait laissé groggy. Une vie de plus de quatre-vingt-dix ans n'avait pas suffi pour reconstituer entièrement un capital de joie et d'espérance. C'était un être profondément inquiet, qui confessait que sa foi se résumait à une minute de certitude pour cinquante-neuf de doute. Le mal, la souffrance, le handicap d'un enfant, ces mystères douloureux le laissaient sans voix.

Attendant la fin, il confiait récemment avec un détachement de vieux sage: «La semaine dernière, la mort est encore passée tout près de moi. Je l'ai tout de suite reconnue: nous nous sommes si souvent rencontrés.»

 

 

 

Etienne de Montety – Le Figaro – Le 26 août 2013.

 

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Rédigé par Souvenir Français Issy

Publié dans #Indochine

Publié le 11 Juillet 2013

 

F100D du Navarre

 

 

Automne 1963, à Lahr, petite ville allemande de la vallée du Rhin, en face des Vosges. Ce vendredi soir les cars de la base aérienne implantée sur l'aérodrome de Lahr-Hugsweier, le long de l'autoroute Baden-Baden/Fribourg, viennent de ramener le personnel dans les cités des familles françaises de la Glocken, de la Seminar ou de la Tremplarstrasse. Les militaires en uniforme bleu de l'armée de l'air se dispersent rapidement, rejoignant les leurs pour préparer un week-end qui s'annonce un peu pluvieux, un temps idéal pour la cueillette des champignons en Forêt-Noire ! Mais en rentrant à vide vers la base, les cars croisent trois jeeps qui dès leur entrée en ville, et sans souci des réactions de la population allemande, maintenant blasée, commencent à actionner leurs sirènes. Remettant rapidement son uniforme, chacun empile quelques affaires dans un sac, embrasse femme et enfants et remonte dans les cars qui ont fait demi-tour et attendent au pied des immeubles...

 

C'est la 3ème Escadre de chasse, dont les deux escadrons sont dotés chacun d'une vingtaine de chasseurs-bombardiers « Super Sabre » F-100, qui est stationnée sur le terrain de Lahr. Depuis le 16 mai 1963 un premier escadron, le 1/3 « Navarre », est qualifié « nucléaire » (« Strike » dans le vocabulaire OTAN). Il a été suivi peu de temps après par l'autre escadron, le 2/3 « Champagne ». L'arme, une bombe atomique tactique, est américaine et ses conditions d'emploi sont donc rigoureusement contrôlées en conformité avec les plans de défense de l’OTAN et les procédures tant françaises qu'américaines. A l'extrémité de la chaîne de commandement c'est un binôme composé du pilote français et d'un « officier de permanence alerte » américain (ADO) agissant ensemble qui doivent activer l'arme, avec chacun son code secret. L'escadron a deux avions en alerte, en QRA selon le jargon de l'OTAN (Quick Reaction Alert = réaction rapide sur alerte), armés et sévèrement gardés dans une zone strictement contrôlée. Les pilotes de ces deux avions, qui passent 24 heures d'affilée dans le bâtiment de la QRA avec une équipe de mécaniciens et l'ADO, doivent pouvoir décoller dans les cinq minutes suivant le déclenchement d'une alerte. Ils emportent avec eux le dépliant de l'une des deux premières missions attribuées à l'escadron. Et même si par malheur, au cours du vol, ce livret glissait sous leurs pieds, au fond du cockpit, la mission serait poursuivie jusqu'à l'objectif car ils en ont appris par cœur le déroulement dans tous ses détails. J'en suis sûr car, en jeune lieutenant, je suis l'officier Renseignement de l'escadron, l'O.R., et à ce titre je suis responsable de leur faire passer régulièrement des tests sur ce sujet.

 

Aujourd’hui, quand la sirène d'alerte s'est déclenchée, ils ont comme prévu appliqué rigoureusement les procédures mais, une fois arrivés en bout de piste dans les délais, ils ont fait demi-tour et sont revenus en zone QRA pour reprendre leur posture d'alerte réelle. Car ce n'est qu'une alerte fictive qui vient d'être déclarée en cette veille de week-end, un de ces nombreux exercices qui permettent de tester l'aptitude des unités aériennes françaises et alliées à remplir les missions assignées comme « Rebecca », purement français, ou ceux déclenchés par l'OTAN et qui ont pour but d'évaluer chacun l'un des aspects de la mission pour culminer avec « Tac Eval » (l'Évaluation tactique) dont seule la réussite totale permet à l'unité de continuer à conserver sa mission nucléaire.

 

Ce soir-là, quand j'entre dans la salle d'opérations du 1/3 « Navarre », il y règne une atmosphère de ruche. « Captain Troy », le premier commandant d'escadrille arrivé sur les lieux, prépare les ordres en liaison permanente par interphone, le « tannoy », avec le chef de piste mécanicien qui lui passe la disponibilité des avions déclarés opérationnels en les désignant par le code de la lettre qui figure sur le fuselage :

 

-       Le Bravo est prêt, mon capitaine, comme déjà le Tango et le Golf. Il ne faut plus compter sur le Romeo, on vient de détecter une fuite grave de liquide hydraulique, on essayera de le réparer après le décollage de la première vague. Mais je dois pouvoir vous sortir le Novembre d'ici quelques minutes, le Papa et l'Echo devraient suivre rapidement...

 

Et en fonction de ces annonces, Troy les affecte aux pilotes au fur et à mesure de leur arrivée :

 

-       Le Gros sac », tu prends le Tango, avec la mission n°E/XXX, et toi, « Le P'tit boudin », le Bravo pour la E/YYY. Vous signez le cahier d'ordres et passez prendre vos dépliants de mission en salle « Rens ».

 

Dans le même temps le marqueur opérations, un caporal-chef du contingent, met à jour le tableau d'ordres, accrochant à la suite des numéros de mission à exécuter les plaquettes vertes des pilotes qualifiés chef de patrouille ou jaunes des sous-chefs de patrouille, puis celles portant le numéro de l'avion qu'il connaît par cœur – le Bravo par exemple c'est le Super Sabre F-100D n° 149 – et enfin, au crayon gras sur le rhodoïd, l'heure impérative de décollage.

 

De mon côté j'ai déverrouillé la porte blindée de mon domaine, la salle forte « Renseignement », ouvert les rideaux qui masquent les panneaux couverts de photos des chasseurs Mig ou bombardiers Yakovlev de ceux d'en face et les cartes de l'ordre de bataille des forces aériennes du Pacte de Varsovie, mais pas celui de la fenêtre barreaudée car nous sommes en procédure « black-out », aucune lumière ne doit filtrer à l'extérieur. Dans mon coffre à combinaisons se trouvent les « Déplinav » des missions de guerre, sauf ceux des deux missions d'alerte qui sont en QRA. Ce sont des petits dépliants faits de cartes découpées et collées où l'itinéraire est figuré par un gros trait central, les points « tournants » par des cercles avec à droite et à gauche les indications nécessaires à l'exécution de la mission, avec en particulier le minutage à partir de l'heure H de décollage, les altitudes minimum en fonction du relief, les vitesses, les points prévus de largage des réservoirs supplémentaires quand ils sont vides, le nouveau cap à prendre après chaque virage et enfin, au bout de la dernière ligne droite, le triangle qui marque l'objectif, là-bas, quelque part à l'Est, de l'autre côté du Rideau de fer. C'est dans cette salle que j'ai aidé les pilotes à préparer leur navigation, en leur indiquant la ligne de détection des radars de l'adversaire, la position des sites connus de missiles sol-air, les caractéristiques des avions de chasse qui risquent de les intercepter et tous les renseignements sur leur cible, localisation précise bien sûr, défenses antiaériennes rapprochées, description la plus exacte possible et, dans quelques cas malheureusement trop rares, photos. Car à cette époque, de l'autre côté du rideau de fer, les photographes ne sont pas bien vus autour des installations militaires !

 

Mais aujourd'hui, pour un exercice, ce sont des missions « équivalentes » que vont exécuter les pilotes, avec des objectifs en France. L'un après l'autre ils passent prendre le déplinav correspondant à leur mission. Ils vont le fixer sur la poche droite de leur pantalon anti-G qui permet en vol de mieux supporter les évolutions brutales. C'est maintenant au tour du « Clou » d'entrer pour récupérer sa mission et, malgré le sérieux de la situation, il  me propose en souriant :

 

-       Je pars avec le X-ray, je t'emmène ?

 

Le X-ray, c'est l'un des trois biplaces F-100F de l'escadron, le n° 009. C'est un peu mon avion fétiche car j'ai eu la chance d’effectuer avec lui mais en place arrière, en « sac de sable », plusieurs vols d'entraînement. Mais aujourd'hui chacun son job, et je le laisse partir en lui souhaitant bonne chance ! Il sort pour aller prendre au vestiaire pilote son casque avec masque à oxygène et enfiler son pantalon anti-G, puis rejoindre son avion au pied duquel l'attend son mécanicien, son « pistard ». Ils feront ensemble le tour du F-100, vérifiant au passage le libre jeu des becs de bord d'attaque, l'absence de fuites, le verrouillage de la trappe du parachute-frein... avant que, satisfait, le pilote ne s'installe dans le cockpit pour procéder à la mise en route. Ensuite il roulera jusqu'au bout de piste tout proche et, après accord de la tour de contrôle, poussera la manette des gaz, lâchera les freins, allumera la post-combustion et le F-100, libéré, roulant de plus en plus vite, décollera face au sud. Si l'alerte était réelle il prendrait peu à peu de l'altitude pour pouvoir, en virant par la gauche, survoler les croupes boisées de la Forêt-Noire et commencer à suivre l'itinéraire qui l'amènerait à larguer, à l'heure prévue et sur l'objectif assigné, son armement, cette bombe atomique tactique américaine. Mais aujourd'hui, avec un armement « fictif », il garde le cap au sud, coupe le Rhin à la hauteur de Colmar et vire à droite vers la trouée de Belfort, avant d'entamer une navigation à basse altitude qui l'amènera jusqu'en Vendée ou en Périgord !

 

Pendant ce temps l'escadron continue sa montée en puissance. Il doit pouvoir faire décoller, outre bien sûr les deux avions de QRA dans les cinq minutes, les quatre avions suivants en vingt minutes et enfin dix autres dans les trois heures, soit seize avions sur la vingtaine en dotation ! Alors les mécaniciens sont sur les dents afin de « sortir » le maximum d'appareils bons pour le service, dans un minimum de temps.

 

Une mission dure un peu plus de deux heures. Déjà les premiers avions rentrent au parking et reprennent leur place dans les alvéoles qui entourent le hangar de l'escadron. Après avoir signalé au bureau de piste les pannes éventuelles, les pilotes remontent aux opérations. C'est là que l'un après l'autre je leur demande de passer en salle Renseignement pour le « débriefing ». Au cours de cet entretien je leur demande les résultats de leur mission et tous les renseignements qu'ils auraient pu recueillir, à vue, sur le potentiel de l'adversaire, les défenses rencontrées, la situation des lignes... et avec tous ces éléments je rédige le « Misrep », le compte-rendu de mission, que les transmissions vont ensuite adresser à l'état-major. Car, le rôle de l'officier Renseignement est d'être une boite aux lettres à double sens. Si je dois d'un côté rassembler, venant des échelons supérieurs, le maximum d'informations dont le pilote va avoir besoin pour réussir sa mission, c'est le renseignement descendant, le « renseignement d'exécution », je dois aussi, de l'autre, faire parvenir à l'état-major, donc au Décideur, tout ce qui peut aider à une évaluation claire de la situation, c'est ce qui constitue le renseignement montant, le « renseignement de décision ».

 

C'est pour remplir cette double mission, qui implique un contact permanent avec les équipages, que j'ai été à l'automne 1962 le premier officier renseignement affecté à l'escadron, responsable en particulier de la conservation et de la mise à jour du gros bouquin qui récapitule tous les objectifs planifiés, de la constitution des dossiers sur les objectifs attribués à l'unité, de l'instruction des pilotes dans les domaines des performances et de l'identification des avions, des radars et des missiles sol-air adverses, des consignes de survie et d'évasion en cas d'éjection en territoire hostile et de la connaissance parfaite par les pilotes des conditions d'exécution de la mission d'alerte.

 

Mais l'escadron conserve, à côté de sa vocation nucléaire, une mission secondaire d'attaque au sol avec un armement « conventionnel » : canons de bord, roquettes ou bombes non guidées. Les pilotes continuent également à s'entraîner au combat aérien, c'est-à-dire à l'interception d'appareils « hostiles », chasseur contre chasseur, pour pouvoir ramener sur le film de la camera de tir le cliché du « plastron », bien centré dans les six diamants du collimateur ! Dans ces domaines aussi des exercices nombreux testent aussi bien les qualifications individuelles des pilotes que la capacité globale de l'escadron à remplir toutes ces missions. Je me souviens par exemple d'avoir participé, en mars 1965, à un exercice « Left foot » (Pied gauche). C'était un exercice non pas OTAN mais tripartite anglo-americano-français, dont le but était de simuler le dégagement de l'autoroute qui mène à Berlin, si d'aventure les forces soviétiques stationnées en Allemagne de l'Est essayaient de la bloquer en contradiction avec les accords de Postdam signés entre les quatre puissances à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les avions des trois détachements alliés s’entraînaient à l'appui et à la protection des véhicules d'un convoi, lui aussi tripartite, progressant sur une portion d'autoroute neutralisée, en Allemagne de l'ouest. J'avais pu avec beaucoup d'intérêt, à cette occasion, comparer nos méthodes de travail avec celles de nos homologues anglais et américains. Un autre exercice, national celui-là et d'ampleur plus réduite, baptisé « Kim », était destiné à tester la réactivité de la chaîne de transmission des photos aériennes. Le déroulement en était le suivant : dans une première phase un avion de notre escadre de reconnaissance décollait de Strasbourg pour aller photographier un objectif, par exemple une station radar quelque part en République fédérale d’Allemagne. Dès son retour, après l’atterrissage, les film étaient développés et les meilleurs clichés renseignés par les interprétateurs-photo avec la localisation exacte du site et l'identification des matériels. Ces photos étaient ensuite envoyées par « Belino » aux Transmissions de notre base, et de là convoyées, en voiture, jusqu'à l'escadron. Après étude des clichés et un briefing rapide, une patrouille de F-100 décollait pour aller attaquer cet objectif. Et puis il y avait les passes de bombardement simulées, avec des « bombinettes » d'exercice sur les champs de tir de Suippes ou d'Epagny, les campagnes de tirs réels au canon et à la roquette à partir des bases de Cazaux ou de Solenzara, les compétitions nationales entre escadrons français, comme la coupe « Comète », ou alliées, comme cette coupe « Aircent », brillamment remportée par le « Navarre » en juin 1963...

 

Et c'est ainsi que pendant près de quatre ans j'ai participé, aux côtés de nos pilotes, à la préparation d'une guerre que leur tenue de l'alerte nucléaire a contribué à prévenir. Et le contrat fut rempli puisque les forces armées de l'U.R.S.S. et de ses alliés satellites du Pacte de Varsovie, dont le général De Gaulle disait qu'elles n'étaient qu'à 500 kilomètres de nos frontières, « soit à peine la longueur de deux étapes du tour de France cycliste  », sont restées l'arme au pied derrière le Rideau de fer jusqu'à sa disparition après la chute du mur de Berlin en 1989.

 

Je terminerai cette évocation par un souvenir plus personnel. Dès mon affectation à l'escadron, en octobre 1962, j'avais eu le droit de porter l'insigne du 1/3 « Navarre », qui reprenait ceux de deux escadrilles de la Grande Guerre. Seuls les pilotes, répartis entre la « Une » et la « Deux », ne portaient que l'insigne de leur escadrille de tradition. Et pourtant, par ordre particulier conjoint du 07/11/1963, les deux commandants d'escadrille m'élevaient, moi le non-navigant, « à la dignité de membre d'honneur » des deux escadrilles, avec obligation de porter l'insigne de la « Une » du 1er au 15 du mois et celui de la « Deux » du 16 au 31 ! Ce jour là, j'ai compris que j'avais su gagner leur confiance et que j'avais été adopté.

 

 

NOTA :

 

Il n'est peut être pas inutile de rappeler quel était l'environnement technologique au début de ces années soixante. Le Super Sabre F-100 était un avion sans radar, ce qui ne lui permettait ni de voler très près du relief de nuit ou par mauvais temps, ni, en altitude, d'intercepter un appareil hostile autrement que guidé du sol par une station radar, seule la phase finale étant effectuée à vue. Il ne disposait non plus ni d'un calculateur de navigation ou de G.P.S, ni d'ordinateur de bord, ni de commandes électriques, ni d'armement guidé par laser et s'il était équipé d'une perche de ravitaillement en vol, cette technique n'était pas encore opérationnelle dans nos forces aériennes tactiques. Au sol les dossiers d'objectifs ne comportaient pas de photos prises de satellites, il n'existait pas d'ordinateurs, ni de téléphones mobiles et la transmission des photos par « Bélino », ancêtre du fac-similé, nécessitait près d'un quart d'heure par cliché ! La charge de travail de tous n'en était pas facilitée…

 

 

 

 En F100F avec masque

 

 

 

 

GBA (2s) Jean-Claude ICHAC,

Président honoraire du Comité du Souvenir Français d'Issy-les-Moulineaux.

 

 

Après l’Ecole de l’Air (base non naviguant) et un séjour de 1959 à 1961 en Algérie, l’officier « Renseignement » Jean-Claude Ichac est affecté en unités puis aux Etats-majors (interarmées et armée de l’Air). Commandant de la Cité de l’Air et de la base aérienne117 de Paris, général de brigade, Jean-Claude Ichac a aussi été officier de liaison instructeur à Colorado Springs (Etats-Unis) et Attaché de l’air à l’ambassade de France à Washington.

 

 

 

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Publié le 16 Juin 2013

 

Départ pour la Grande Guerre

Août 1914 : des soldats du 5ème de ligne partent pour la guerre (Copyright www.centenaire.org ).

 

 

Jacques Vignaud, isséen, retraité, est ancien administrateur du collège Henri Matisse et du conservatoire de musique d’Issy-les-Moulineaux. Professionnellement, il a occupé de nombreuses fonctions dans l’industrie chimique puis dans des sociétés d’apprentissage des langues étrangères. Par ailleurs, il a été représentant de la France dans les institutions internationales des Auberges de Jeunesse.

 

L’un de ses amis lui a confié le carnet de route d’un aïeul, Poilu de la Grande Guerre, Louis Vincent. Voici le début de ce récit :

 

« C’est le samedi 1er août 1914 que sonnât la mobilisation générale, et je le sus qu’à 10 heures du soir, en sortant de travailler de la Société des mines d’or et de charbonnages de Chavaignac. Je fus saisi d’une profonde émotion, en apprenant que la mobilisation générale avait éclaté.

 

Mais je finis par me rendre fort, et me dire en moi-même que j’accomplirai mon devoir de vaillant Français. Etant de la classe 14, et qu’on avait passé le conseil de révision depuis quatre mois, je m’attendais à être appelé de suite. J’attendais ma feuille de route avec impatience. Tellement que tous les soirs à 4 heures, j’allais à la gare avec deux intimes camarades de ma classe, attendre le courrier pour savoir si notre feuille de route n’était pas arrivée. Mais elle n’arrivait jamais, et on s’en retournait en se disant que peut-être elle arriverait le lendemain. Et le 4 septembre, je reçus ma feuille si attendue. Je devais rejoindre le 75ème RI à Romans, immédiatement et sans délai : aussi dès le lendemain je partis pour Romans.

 

J’arrivai à la caserne à 11 heures du soir, mais en rentrant on poste on me dit qu’ils n’ont pas de place pour me faire coucher. Je ressortis pour aller coucher en ville et je revins le lendemain matin. Ils me trouvèrent de la place et je ne tardai pas à être habillé en militaire. Je restai en en caserne jusqu’au 18 septembre et le lendemain, à 4 heures du matin, nous partîmes sac au dos au camp de Chambaran, dans le département de l’Isère, à 50 kilomètres de là. Nous y fîmes nos classes qui ne furent pas trop longues. Je commençais à trouver que je n’étais pas si bien qu’en caserne. A Romans, je couchais dans un lit, tandis qu’au camp de Chambaran nous couchions sous des marabouts et sur la terre que je trouvais bien dure. Mais encore, ce n’était à proportion de ce que j’ai souffert plus tard sur le front.

 

Le 4 novembre 1914, nous quittâmes le camp en chemin de fer pour rentrer à notre dépôt puis nous fûmes dirigés vers le front. Le 7 novembre, à 4 heures de l’après-midi, le commandant passa dans les rangs et demanda tous ceux qui étaient volontaires pour partir sur le front. Moi, je fus du nombre pour aller aider à chasser ces vulgaires Prussiens. Et le lendemain, à 8 heures, nous partîmes en détachement de 300 à la frontière, pour la direction des Boches. Le 11 novembre, on débarqua à Guillaucourt, dans le département de la Somme. De là, on partit sac au dos pour aller cantonner à Vauvillers, qui se trouvait à 15 kilomètres du front.

 

Je dis qu’on avait cantonné au village, mais ce n’était plus vraiment un village : il ne restait presque plus une maison debout… ».

 

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Publié le 8 Juin 2013

 

  Europe-1948-1989

 

Carte de l’Europe : 1948 – 1989 – Pays de l’OTAN (bleu) face à ceux – en rouge – du Pacte de Varsovie (en blanc, les pays non-alignés et en noir le « Rideau de Fer »).

 

 

 

NDLR : le général Michel Forget a fait une carrière d’officier pilote de chasse. Il a été à la tête de nos forces aériennes tactiques pendant quatre années (1979-1983) et a commandé la première opération extérieure où ont été conduits des raids aériens à très longue distance et de longue durée par des appareils aptes au ravitaillement en vol, inaugurant ainsi un style d’intervention aérienne qui deviendra par la suite la règle. Depuis qu’il a quitté le service actif (1983), il se consacre à des études sur la Défense et a écrit plusieurs ouvrages sur ce thème.

 

* * * *

 

Parler de « guerre », c’est évoquer les grands conflits qui ont marqué notre histoire – guerre de 70, la Grande Guerre, le Deuxième Conflit Mondial, l’Indochine, l’Algérie, pour nous limiter aux conflits dont les traces sont encore visibles sur notre sol ou dont beaucoup de ceux qui y ont participé sont encore de ce monde. Depuis l’Algérie on peut même ajouter les multiples interventions conduites par nos armées au Moyen-Orient (guerre du Golfe) dans les Balkans, en Afghanistan et plus récemment encore en Libye et au Mali.

 

De toutes ces guerres, il en est une qui n’est plus mentionnée, une guerre qui a pourtant duré quarante années, mobilisant des centaines de milliers d’hommes, des masses de chars, de pièces d’artillerie, d’avions et de navires, une guerre dont l’Europe occidentale, France comprise, était l’enjeu, à savoir la « guerre froide »… Et cette guerre, en plus, nous l’avons gagnée !

 

Pour le public, cette guerre, il est vrai, n’en était pas une. Pas de batailles sanglantes, pas de vastes offensives, pas de destructions d’infrastructures, pas de pertes – apparemment – pas plus de militaires que de civils. L’image de la guerre dite « froide » est restée celle d’un face à face de deux immenses armées apparemment figées dans leur position d’attente par crainte, si l’une d’elles bougeait, de déclencher la catastrophe. Bref, le souvenir que l’on en garde reste le plus souvent celui d’une période où, militairement, il ne se passait rien. C’était là une pure illusion. Pendant ces quarante années en effet, les stratégies appliquées n’ont pas cessé d’être modifiées en fonction de l’évolution du rapport des forces en présence, des performances des armements et équipements et surtout de la nature des armes déployées, conventionnelles d’abord puis nucléaires. Les risques de frappes dévastatrices de ces dernières ont rapidement imposé des capacités de riposte violente et immédiate afin que l’adversaire prenne conscience de la réalité de la catastrophe qu’il provoquerait s’il se lançait dans l’aventure – et de la nécessité pour lui qu’il renonce. Cela impliquait un degré de mise en alerte et de préparation des forces exceptionnellement élevé et jamais connu jusqu’ici dans l’histoire militaire, donc aussi un niveau d’entraînement ne souffrant aucune lacune et une disponibilité des moyens maintenue elle aussi, en permanence, à un niveau très élevé. Un tel degré de préparation était contrôlé aux différents niveaux de commandement depuis le sommet de l’Otan jusqu’aux unités opérationnelles en passant par les commandements régionaux Otan et les commandements nationaux, stratégiques et tactiques. Cela se traduisait non seulement par des manœuvres de cadres ou sur le terrain, manœuvres prévues à l’avance, mais aussi et surtout par de multiples exercices dits de réaction d’un réalisme très poussé et déclenchés sans aucun préavis.

 

Un tel schéma s’appliquait certes aux trois armées et tout particulièrement aux forces aériennes, celles auxquelles je limiterai mon propos en m’appuyant sur ma propre expérience et sur certains épisodes vécus au sein de ces forces. Le degré de préparation et les capacités de réaction des forces aériennes ont été en effet les éléments majeurs sur lesquels ont reposé les différentes stratégies pendant toute la durée de la guerre froide. Cela est normal dans la mesure où ce sont les vecteurs les plus rapides qui sont les premiers engagés, en défensive comme en offensive. Ces quarante années de guerre froide ont été marquées, pour ces forces, par un entraînement journalier intense au sein de chaque unité afin que les équipages maîtrisent leurs appareils et les techniques de vol adaptées à leurs missions (combat aérien pour les uns, attaque d’objectifs au sol et navigation à très basse altitude et grande vitesse pour les autres). Le tout était couronné par une cascade d’exercices destinés à tester les capacités de réaction des unités ainsi que leur degré de préparation opérationnel et technique. Dans les unités aériennes, hier comme aujourd’hui, les missions d’entraînement, quelle qu’en soit la nature, sont toujours des missions réelles où les risques rencontrés par les équipages sont, en bien des points, les mêmes que ceux rencontrés dans des opérations de guerre : risques de défaillance humaine (mauvaise appréciation de la situation, erreur de pilotage), risques techniques (pannes en vol), et surtout risques météo. Dans l’ambiance de « veillée d’armes » caractéristique de la guerre froide, l’intensité de l’entraînement aérien et le réalisme poussé des exercices se sont traduits par des accidents, donc des pertes importantes d’équipages, notamment dans l’aviation de chasse où le nombre de pilotes perdus devrait se situer entre cent cinquante et deux cents… ! Il faudra bien un jour en dresser la liste afin de pouvoir inscrire leurs noms sur une stèle ou un monument rappelant qu’ils sont « morts en service aérien commandé » certes mais morts aussi pour assurer la défense de notre continent.

 

* * * *

 

Dans les toutes premières années de la guerre froide, entre 1950 et 1955, l’organisation militaire de l’Alliance Atlantique – l’Otan – dans laquelle nos forces furent d’emblée intégrées a défini une stratégie de défense basée exclusivement sur l’engagement de forces classiques. Il s’agissait, en cas d’attaque des forces soviétiques, de mener des combats retardateurs jusqu’au Rhin en attendant le retour des forces américaines. C’était en quelque sorte une résurgence des opérations de la Deuxième Guerre Mondiale. Une telle stratégie nécessitait des moyens énormes, près de cent divisions au total et de l’ordre de 10.000 avions de combat, soit, pour la seule armée de l’air, 900 avions de combat et un effectif de 150.000 hommes. Un tel développement se révéla rapidement insupportable sur le plan financier et dut  être fortement réduit. Néanmoins, ces cinq années furent marquées en France par une expansion spectaculaire de notre aviation de combat qui passera de l’ordre de 220 appareils en 1950, parmi lesquels encore quelques appareils à hélice datant de la fin de la guerre à près de 700 appareils à réaction, tous modernes, en 1957. Cette expansion fut accompagnée d’un plan de recrutement massif – lequel se révélera rapidement excessif – de pilotes destinés à être formés tant dans nos propres écoles que dans celles des Etats-Unis et du Canada. A l’absorption de la masse des jeunes pilotes sortant d’école et au réentraînement sur avions à réaction des pilotes de retour d’Indochine s’ajoutèrent les contraintes dues aux changements répétés de matériels compte-tenu de l’évolution rapide de la technique. Ainsi certaines escadres ont changé trois fois de types d’avions entre 1950 et 1955, c’est à dire en cinq ans (Vampire, F 84G, F84F pour les unes, Vampire, Ouragan, Mystère IVA pour les autres). On comprend que dans ces conditions, la priorité absolue ait été donnée à la prise en mains par les pilotes et le personnel de soutien technique de ces nouveaux types d’avions. Ce fut une période d’activité aérienne intense, où l’entraînement de base dominait largement, avec un accent mis sur l’entraînement au combat aérien. Les exercices d’ensemble, à dominante offensive ou de défense aérienne  étaient peu nombreux à cette époque où les plans d’opérations de l’Otan n’avaient pas encore cette rigueur qui les caractérisera par la suite. Cette période a été surtout celle du « défrichage » d’un nouveau domaine aérien, celui de l’aviation de combat à réaction, ce qui s’est traduit par un taux d‘accident très élevé, vingt fois supérieur à ce qu’il est aujourd’hui et par la perte d’un nombre important de pilotes. La guerre, décidément, n’était pas déjà aussi froide qu’on ne le croit communément aujourd’hui encore.

 

* * * *

 

Dès le milieu des années 50, les choses allaient changer. Les alliés furent rapidement conduits, pour des raisons tant financières que politiques et stratégiques, à renoncer à leur stratégie initiale coûteuse et d’une efficacité nulle dès lors que les Soviétiques commencèrent à doter leurs forces d’armes nucléaires dites « tactiques », c’est à dire capables de frapper les forces alliées, dont les nôtres. C’est ainsi qu’à peine achevée la réalisation en Europe occidentale d’une centaine de plates-formes aéronautiques – dont 45 sur notre propre territoire – dotées d’une piste de 2.400 mètres et de trois « marguerites » capables de recevoir une escadre de 75 appareils, la menace nucléaire nous contraignait à définir des plans de desserrement nouveaux. Un tel regroupement de moyens sur une même plate-forme adapté à une stratégie de guerre conventionnelle constituait en effet un objectif de choix pour l’adversaire, une seule frappe nucléaire étant capable d’anéantir d’un coup une escadre entière. Diverses solutions, dont certaines originales, furent envisagées. C’est ainsi que le commandement de notre aviation tactique ordonnait en 1954 le desserrement, en cas d’alerte, de tous les moyens et de toutes les unités – avions compris – stationnés sur une même plate-forme sur des sites à plus de 7 kilomètres du centre de cette dernière. Et d’établir en conséquence, dans chaque unité des plans ambitieux dont la réalisation posait des problèmes considérables de transmissions, de transport, de commandement… et de délais. Quant aux avions d’armes, il n’était pas possible qu’ils se desserrent par leurs propres moyens, compte-tenu de l’absence de routes et de chemins de roulement utilisables par des « jets ». D’où l’idée de réaliser des « chariots porte-avions » tractés et équipés d’un système de levage hydraulique et de pneus basse pression capables ainsi d’emprunter routes et chemins pour disperser les appareils. L’idée était intéressante. Sa réalisation se révéla périlleuse sinon impossible, compte-tenu des délais qu’impliquait un tel système. Quelques chariots furent néanmoins réalisés. Ils eurent leur heure de gloire. Tout visiteur de marque sur la base où ils furent expérimentés avait droit en effet à une démonstration de hissage d’un avion sur son chariot. Une équipe bien rodée de mécaniciens était mise en place. Un chariot était avancé. Un appareil était amené au moteur au pied du chariot puis hissé dessus par un treuil. Un tracteur emmenait majestueusement le total en empruntant l’une des routes d’accès à la base. Dès qu’il n’était plus en vue du visiteur, il ramenait discrètement l’ensemble dans une des alvéoles du terrain… Face au risque nucléaire, la solution finalement adoptée fut de ne laisser sur chaque terrain qu’une seule unité élémentaire de combat – un escadron – l’autre ou les deux autres étant déployés par leurs propres moyens, avec leurs soutiens, chacun sur une plate-forme, le nombre considérable de ces dernières permettant une telle manœuvre. Ce système fut complété beaucoup plus tard – vers les années 70 – par la réalisation sur chaque terrain d’abris-avions bétonnés, appelés « hangarettes » capables de résister à une attaque nucléaire.

 

L’apparition des premières armes nucléaires tactiques chez les Soviétiques eut surtout pour conséquence d’amener l’Otan à définir une nouvelle stratégie, celle dite de la « riposte massive », riposte, sous-entendu, nucléaire. Si les Soviétiques commençaient à disposer effectivement d’armes nucléaires capables d’atteindre les forces alliées déployées en Europe occidentale, ils ne disposaient pas encore de vecteurs à longue portée capables d’atteindre le territoire des Etats-Unis alors que l’inverse était depuis longtemps une réalité. Les bombardiers du Strategic Air Command étaient en effet  déployés dans le monde tout autour de l’URSS (Angleterre, Turquie, Iran, Japon, Maroc, Portugal). Les Américains étaient ainsi en mesure de menacer les Soviétiques d’une frappe nucléaire dévastatrice si ces derniers se lançaient dans l’aventure en Europe, sans risque de frappe en retour pour eux mêmes. Cette menace devait de fait s’exercer en deux temps, d’abord celle d’une vaste frappe nucléaire tactique dirigée contre les forces soviétiques déployées en Europe et conduite, pour une majeure partie, par les chasseurs-bombardiers de l’Otan, ensuite celle d’une frappe au cœur de l’URSS conduite par l’aviation US, si les Soviétiques poursuivaient leur offensive. Cette stratégie dite de « riposte massive » présentait un double avantage. D’une part, elle exigeait un volume de forces aussi bien terrestres qu’aériennes beaucoup plus modeste que dans le cas précédent ; d’autre part et surtout elle conduisait non plus à une défense en profondeur jusqu’au Rhin mais à une défense « de l’avant » sanctuarisant le territoire de la République Fédérale d’Allemagne au même titre que les territoires des autres pays de l’Otan, dont la France. Ceci permettait de faire concourir cette même RFA à la défense collective en la réarmant et en l’admettant dans l’Otan (mai 1955).

 

Sur le plan aérien, la stratégie de riposte massive eut pour conséquence une transformation profonde et de la posture, dès le temps de paix, des forces aériennes, et des conditions d’exécution des missions, donc également des conditions d’entraînement. L’ensemble  des bases aériennes et de leurs unités devaient être prêtes à tout moment à réagir dans les délais les plus brefs, chiffrés en heures, sinon en minutes, en cas de préavis d’attaque adverse. Les escadrons et centres de contrôle de la défense aérienne devaient assurer une alerte 24 heures sur 24 dès le temps de paix avec un nombre réduit d’appareils, nombre qui, en cas de préavis d’attaque, s’étendait à l’ensemble des moyens de chaque unité de défense. Quant aux escadrons tactiques à vocation offensive, dont le rôle était déterminant dans le cadre de la nouvelle stratégie, ils devaient être capables de participer  au plan de frappe initial, nucléaire et classique, prévu en riposte immédiate à toute attaque soviétique. Pour cela, était alloué dès le temps de paix à chacun de ces escadrons un certain nombre d’objectifs à attaquer par avion isolé pour les unités nucléaires (les plus importantes) et par patrouilles pour les unités dotées d’armements classiques. Les missions devaient être effectuées à très basse altitude et à très grande vitesse, selon des itinéraires précis fixés dans les plans d’opérations.

 

Un réalisme poussé devait être la marque de l’entraînement des forces aériennes. Il se traduisait par le déclenchement d’exercices dits de « réaction » caractérisés le plus souvent par la mise en posture opérationnelle de l’ensemble des bases aériennes concernées et par un contrôle serré de l’exécution des missions défensives et surtout offensives prévues dans les plans. Ces exercices pouvaient être déclenchés à différents niveaux, celui de l’Otan ou celui du commandement national intégré dans l’Otan, à savoir le 1er commandement aérien tactique français (1er Catac). En France, l’exercice de réaction qui a laissé le plus fort souvenir dans l’histoire de l’aviation de combat est celui qui fut conçu en 1957 précisément par le 1er Catac, à savoir l’exercice baptisé du doux nom de « Rebecca ». Cet exercice est resté très en vogue jusque dans les premières années 1960, époque où les forces françaises étaient encore intégrées dans l’Otan et où elles le furent à un point tel à partir de 1962 que les deux escadres de chasse du 1er Catac stationnées en RFA furent dotées de l’arme nucléaire tactique américaine et  incluses dans le plan de frappe « nucléaire » de l’Otan… et cela à peine quatre ans avant que la France ne quitte cette Organisation!

 

Déclenché sans aucun préavis, de préférence au beau milieu de la nuit, week-end et jours fériés non exclus, un « Rebecca » entraînait systématiquement le plan de ramassage général de chaque base relevant du 1er Catac. Dans les cités occupées en majorité par des militaires, le signal de branle-bas de combat était donné par des voitures sillonnant les quartiers sirènes hurlantes, ce que les populations locales environnantes appréciaient modérément. En quelques heures, le personnel avait ainsi rejoint sa Base. Les avions, dont la disponibilité était poussée au maximum, étaient mis immédiatement en alerte dans la configuration prévue par les plans d’opérations. L’exercice pouvait comporter l’ordre de déploiement de certains escadrons sur des terrains extérieurs. La montée en puissance était chronométrée et les données transmises sans délais à l’état-major du Catac… pour débriefing ultérieur ! Rebecca se prolongeait par divers exercices donnant lieu à des décollages réels, de jour ou de nuit. Pouvait être ainsi déclenché le décollage massif « en survie » de tous les appareils, dans l’hypothèse d’une attaque nucléaire adverse imminente. Tous les avions prenaient alors l’air, quelles que soient leurs missions du temps de guerre et se plaçaient en attente à la verticale de points désignés dans les plans et ce, en attendant la suite des évènements. Rebecca se terminait presque toujours par un ordre général d’engagement dans le cadre des plans de frappe prévus. Les escadres de défense aérienne se partageaient la couverture de l’ensemble de la zone du 1er Catac. Quant aux escadres offensives – reconnaissance comprise – chacune de leurs patrouilles – ou chaque avion isolé pour ceux dotés de l’arme nucléaire tactique – connaissait parfaitement non seulement son objectif réel mais aussi l’itinéraire retenu par le commandement pour l’atteindre, le timing et les consommations de carburant aux différentes étapes de la navigation. Pendant Rebecca, les missions offensives réellement exécutées étaient dites « équivalentes ». Elles étaient elles aussi planifiées à l’avance et chaque chef de patrouille devait être capable de réciter par cœur, comme pour les missions réelles, toutes les données de sa mission. Le commandement du 1er Catac, lors des évaluations des unités, voire pendant Rebecca même, n’hésitait pas à faire plancher des pilotes pour vérifier ce point. La durée et le profil de chaque mission « équivalente » correspondaient très exactement à ceux de la mission du plan réel d’opération. La seule différence était que les objectifs étaient fort heureusement situés à cent quatre vingt de grés des objectifs réels ! Cela signifiait qu’un Rebecca, dans sa phase finale, se traduisait le plus souvent par l’envoi dans les airs de plus de deux cents appareils soumis aux contraintes météo, techniques, voire humaines réelles que l’on devine. Il n’est pas étonnant qu’un tel réalisme dans l’entraînement se soit traduit par des pertes – réelles malheureusement elles-aussi – lors de Rebecca déclenchés par des conditions météo médiocres tandis que les aléas techniques étaient parfois sévères. Le bilan pouvait alors se traduire par la perte de plusieurs appareils… et celle de plusieurs pilotes. Ce fut le prix à payer de cette « guerre froide ».

 

Pendant cette période, si la guerre était encore froide, l’ambiance, elle, était fort chaude, une ambiance entretenue par tous ces exercices de réaction où chacun était prêt et déterminé à en découdre. La période ne manqua pas non plus d’être marquée par quelques épisodes plus ou moins savoureux restés dans les mémoires.

 

Ainsi, lors du déclenchement en pleine nuit d’une alerte (fictive) correspondant à une menace imminente d’attaque contre l’Otan, le code transmis au personnel avait été, par suite d’une erreur, celui d’une alerte « réelle ». L’un des pilotes réveillé ainsi en sursaut bondissait sur sa moto, sans prendre le temps de revêtir son battle-dress, c’est à dire  encore en pyjama, pour rallier sa Base aérienne à une vitesse dépassant très largement les limites autorisées (histoire vraie).

 

L’ambiance était chaude et l’on jouait même parfois avec le feu. Ce fut le cas un beau jour de 1957 où, devant le doute émis par le commandement aérien tactique français sur l’efficacité de la défense aérienne au dessus de sa zone, une patrouille de chasseurs-bombardiers F84F, envoyée en mission à très basse altitude à l’est de Munich, prenait le cap retour, donc le cap ouest en montant à haute altitude, son système d’identification « ami/ennemi » (IFF) étant coupé, histoire de voir la réaction. L’apparition de quatre plots non identifiés fonçant cap à l’ouest à haute altitude et grande vitesse provoqua de fait le branle-bas de combat dans le secteur concerné de la défense aérienne. La patrouille en alerte dans le secteur – deux « F86 Sabre » canadiens – recevait l’ordre  de « hot scramble » c’est à dire de décollage immédiat pour une interception réelle, armement branché (doigt sur la gâchette). Les F84F étaient rapidement interceptés, reconnus mais accompagnés en patrouille serrée par les « Sabre » canadiens jusqu’au toucher des roues des F84F sur leur terrain situé au sud de Fribourg. Le test était satisfaisant. On jugea prudent de ne pas recommencer l’expérience.

 

Provoquer l’adversaire faisait également partie du « jeu ». En 1962, un exercice original au nom imagé - « Piegeac » – consistait à montrer aux aviateurs d’en face que nous disposions d’un matériel à hautes performances… supérieures aux leurs. C’était l’époque où les premiers Mirage IIIC, intercepteurs supersonique de la classe Mach 2, venaient d’être mis en service. L’exercice consistait à envoyer un Mirage IIIC en navigation à très haute altitude (50.000 pieds soit 15.000 mètres) et à vitesse hautement supersonique (Mach 1,5) sur un itinéraire qui longeait la frontière tchèque, depuis Passau, sur le Danube, au sud, jusqu’à la hauteur du saillant de Thuringe, un peu à l’est de Bayreuth, au nord. La mission s’effectuait évidemment sous contrôle radar (très) serré des stations de détection alliées. Au moindre écart, ne serait-ce que de quelques demi-degrés, vers l’est, le contrôleur de service intimait fermement la correction de cap qui s’imposait afin d’éviter tout incident. On sentait chez ces contrôleurs une certaine nervosité tandis que le pilote du Mirage pouvait contempler les trainées laissées par les chasseurs adverses en montée vers la zone du rideau de fer… Piegeac eut la vie courte, les alliés jugeant plus prudent d’interdire tout survol, même sous contrôle radar, dans une large zone longeant le rideau de fer, zone dite « d’identification » ou « ADIZ » (Air Defense Identification Zone).

 

Au milieu des années 60, nouveau bouleversement avec l’adoption par l’Otan d’une nouvelle stratégie – la troisième depuis la création de l’Organisation – à savoir celle de la « riposte graduée », laquelle ne devait pas changer fondamentalement jusqu’à la fin de la guerre froide. A partir des années 60 en effet, il devenait évident pour les USA que devant les efforts entrepris par les Soviétiques dans le domaine des missiles et des sous-marins, ces derniers ne tarderaient pas à être capables de frapper directement les Etats-Unis depuis leur territoire. L’équilibre de la terreur basé sur  une « destruction mutuelle assurée » était ainsi en voie de s’instaurer. Plus question dans ces conditions pour  les Américains – donc pour l’Otan – de riposte nucléaire massive en réponse aux premières actions offensives de l’adversaire en Europe. La riposte serait graduée, c’est à dire adaptée à chaque fois à la nature de l’attaque. Officiellement adoptée en 1967, cette stratégie ouvrait largement le champ des modes d’action et des types d’armement envisageables, nucléaires… et classiques. Vers la fin des années 70, les alliés en venaient même à concevoir une phase de combats « classiques » d’une certaine durée. Et d’envisager notamment, avant un recours au nucléaire, une riposte  marquée par une offensive aérienne visant à couper le gros des forces assaillantes de leurs arrières et à livrer ces dernières ainsi affaiblies  à la contre-offensive des forces terrestres alliées. Pour les forces aériennes de l’Otan, une telle  stratégie impliquait un volume de moyens plus important qu’auparavant ainsi qu’un éventail beaucoup plus large de missions et  d’armements. Les dispositifs aériens devenaient beaucoup plus étoffés et devaient être capables d’agir aussi bien en appui des forces terrestres que dans la profondeur du théâtre. La nouvelle  stratégie était sans doute hasardeuse dans la mesure où elle supposait que l’adversaire n’utiliserait pas d’emblée ses armes nucléaires. Elle traduisait en tout cas le souci de nos alliés  de disposer d’une plus grande marge de manoeuvre avant d’en arriver à l’affrontement nucléaire, un souci partagé sans aucun doute par l’adversaire, même s’il s’est toujours refusé de l’admettre.

 

Cette stratégie de la riposte graduée, la France la récusa parce que jugée non dissuasive et risquant de transformer l’Europe en champ de bataille. Notre pays venait d’ailleurs de définir sa propre stratégie de dissuasion nucléaire et réalisait progressivement les systèmes d’armes adaptés : développement à partir de 1964 de la première composante de ses forces nucléaires stratégiques, la force Mirage IVA, en attendant les missiles sol-sol et les sous-marins; développement, à partir de 1973, des systèmes d’armes nucléaires tactiques, aériens et sol-sol, dirigés contre les forces adverses. Une telle stratégie se traduisait par un resserrement du dispositif de nos forces, terrestres et aériennes, sur nos frontières, donc par un déploiement en arrière du dispositif de l’Otan. Le rôle de nos forces de manœuvre terrestres était essentiellement de faire barrage à l’adversaire, si ce dernier avait forcé le barrage de l’Otan, et de le forcer à hausser la mise de telle sorte qu’il dévoile la gravité de son but stratégique, augmentant par là même, pour lui, le risque d’une riposte nucléaire de notre part. Cela signifie que notre dissuasion était basée sur un couplage très serré entre l’engagement de notre corps de bataille, la menace d’une frappe nucléaire tactique contre les forces assaillantes – frappe unique – rapprochant elle même la menace de la frappe stratégique au cœur de l’union Soviétique. La stratégie de la France en s’apparentant ainsi à celle d’une riposte massive tournait le dos à la riposte graduée. Dans ces conditions, le maintien de l’intégration de nos forces dans l’Otan devenait impossible, d’où – autre bouleversement – notre départ de l’Organisation en 1966 ! Mais si la France quittait l’Otan, elle n’en restait pas moins dans l’Alliance. C’est dire que dans l’hypothèse où elle déciderait de s’engager à côté de ses alliés lors d’une crise en Europe – hypothèse la plus probable – ses forces lutteraient à côté de celles des alliés… mais en respectant les contraintes propres à sa stratégie de dissuasion. Pour nos forces terrestres, celles-ci seraient ainsi amenées à jouer un rôle de réserve – on dit de « deuxième échelon » – derrière le dispositif terrestre allié. Leur engagement ne serait possible qu’au cas où il y aurait rupture de la défense terrestre otanienne.

 

Pour nos forces aériennes, les choses se sont présentées d’une façon quelque peu différente. Plus d’Otan, donc plus d’armes nucléaires tactiques américaines, plus de plan de frappe immédiate, donc plus de Rebecca ! Notre dispositif aérien  était certes recentré, lui aussi, sur le territoire national, le PC du commandement aérien tactique et les deux escadres dotées jusqu’ici d’ANT américaines quittant le territoire de la RFA pour être repliées en France. Cela ne modifiait en rien, dans le cadre de notre stratégie de dissuasion, le haut degré de réaction et de préparation exigé jusqu’ici de l’ensemble de nos forces.

 

La planification des raids restait une donnée fondamentale mais limitée aux frappes prévues pour nos unités aériennes à capacité nucléaire, qu’il s’agisse des unités stratégiques de Mirage IVA, en alerte permanente 24heures/24 depuis le milieu des années 1960 ou qu’il s’agisse des cinq escadrons tactiques dotés, vers le milieu des années 70, de l’ANT nationale. Toutes ces unités étaient soumises périodiquement à des exercices de réaction déclenchés sans préavis et se terminant le plus souvent par l’exécution réelle de leurs missions « équivalentes »  comme au bon vieux temps de la riposte massive.

 

Quant à nos forces aériennes « non nucléaires », défensives et offensives, elles se devaient d’être engagées immédiatement, quelle que soit la nature de la crise, dès lors que la France aurait décidé de se joindre aux alliés. Pour les unités de défense aérienne, c’était là une évidence, l’adversaire n’ayant aucune raison de se priver de toute action au dessus de notre territoire. Pour les unités aériennes tactiques non nucléaires à vocation offensive, elles n’allaient pas rester sagement dans leurs « hangarettes » au risque de s’y faire détruire, en attendant que nos forces terrestres soient « au contact », dans l’hypothèse (éventuelle) d’une rupture du dispositif allié en face d’elles. Elles auraient au contraire à s’engager tout de suite à côté de leurs homologues alliés pour des frappes avec des armements conventionnels. C’était dans la logique de notre solidarité avec nos alliés, dans la logique de notre dissuasion en montrant ainsi notre volonté de résister à l’agression et dans la logique enfin de toute stratégie aérienne. Pour ces unités là, il n’était pas question de planifier à l’avance, dès le temps de paix, leurs missions puisque celles-ci  ne pouvaient être déclenchées qu’en fonction de la situation réelle sur le terrain. Afin de répondre à l’hypothèse alliée d’engagements en classique d’une certaine durée, nos unités aériennes non nucléaires furent ainsi amenées à adopter un entraînement calqué sur celui des forces aériennes alliées : entraînement intensif au combat aérien pour les unités de défense aérienne ; pour les unités tactiques, entraînement aux missions de pénétration avec des dispositifs lourds composés d’avions d’attaque, d’escorte, de guerre électronique, de reconnaissance. Les armements, pour les missions offensives, allaient évoluer comme ceux des appareils alliés, avec un souci accru de sûreté et d’efficacité unitaire, compte-tenu de la modernisation des moyens de défense adverses. D’où la diversification des armements air-sol afin de leur assurer une meilleure adaptation à la nature de leurs objectifs ; d’où également le développement des armes air-sol guidées, très précises et tirées « de loin » (en stand-off), armes dont on entendra beaucoup parler pendant la Guerre du Golfe. Vers la fin des années 70, on allait même jusqu’à faire participer nos unités aériennes aux exercices « Red Flag », exercices interalliés d’une durée de plusieurs semaines, d’un réalisme poussé, se déroulant aux USA sur les immenses champs de manœuvres de l’USAF au Nevada. En métropole, à la même période, ces mêmes unités participaient également à de grandes manoeuvres aéroterrestres nationales en terrain libre comportant le déploiement dans la nature de plusieurs divisions de notre armée de terre.

 

Que ce soit aux USA, en métropole ou en Europe avec les alliés, l’activité aérienne de notre aviation de combat augmenta encore d’intensité, une activité conduite dans un environnement opérationnel de plus en plus complexe incluant le durcissement, le camouflage et le desserrement des installations ainsi que la protection NBC et la défense anti-aérienne des bases. La contrepartie a été, au cours des années 70 et 80, des pertes importantes surtout en matériel. Les pertes en équipages, grâce aux améliorations apportées aux équipements de sécurité, furent heureusement plus limitées, même s’il y eut, ici et là, de sérieux coups durs. C’est ainsi qu’en 1982, un escadron de chasse perdit dans la même semaine trois pilotes et trois appareils dont deux par suite d’une collision à très haute altitude et très grande vitesse… sans parler des accidents survenus lors de vols à très basse altitude exécutés dans des conditions météo parfois très médiocres. Paradoxalement, au fur et à mesure que l’on se rapprochait de la fin de la guerre froide, une fin que personne ne voyait venir, le climat opérationnel devenait de plus en plus sévère et le degré de préparation des forces en général et des forces aériennes en particulier de plus en plus élevé et ce, jusqu’à la chute du mur.

 

* * * *

 

Ce court rappel de ce que fut la guerre froide, vu en tout cas du côté des forces aériennes montre que, contrairement aux idées les plus communément admises, ces quarante années de veillée d’armes ont été particulièrement agitées, exigeant de la part aussi bien des états-majors que des exécutants une adaptation permanente à des situations en constante évolution. Stratégies, organisations, déploiements et conditions d’emploi des forces, équipements et armements n’ont pas cessé d’être modifiés. Encore faudrait-il ajouter à ce tableau les actions de nos forces aériennes dans le cadre de notre stratégie d’action extérieure, devenue dès le milieu des années 70 un sous-produit de la guerre froide dans la mesure où il s’agissait de contrer les avancées inquiétantes de la stratégie indirecte soviétique sur la planète. Pendant ces quarante années de guerre froide, par delà les bouleversements des stratégies et des moyens mis en œuvre, nous sommes restés les yeux fixés surtout sur la ligne sombre des Monts de Bohème, prêts à en découdre immédiatement si l’adversaire faisait mine de se lancer dans l’aventure. Cette ligne, nous avons pu finalement la franchir en touristes à partir des années 90, ce qui nous a fait mesurer l’ampleur du succès de nos armes puisque nous  et nos alliés avons su épargner à l’Europe, des deux côtés du rideau de fer, une catastrophe sans précédent en retenant le bras armé de notre redoutable adversaire par nos capacités dissuasives. Ce résultat, au sein des forces aériennes, a été certes chèrement acquis mais il montre que le sacrifice de nos camarades qui ne sont pas rentrés de mission n’a pas été vain.

 

 

 

Général Michel FORGET – mai 2013

 

 

1987 : le président russe Gorbatchev et le président américain Ronald Reagan signent en Islande des accords de diminution des armes stratégiques. L’heure n’est plus à la militarisation de l’Europe.

     Reagan and Gorbachev signing[1]

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Publié le 1 Juin 2013

 

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Le général de Gaulle à Alger – Juin 1958.

 

Les débuts de la guerre d’Algérie.

 

Dans notre histoire contemporaine, le mois de mai 1958 revêt une importance particulière. Cela fait près de trois ans et demi que la France doit faire face à ce que l’on appelle à l’époque les « événements d’Algérie » et qui se traduisent par des « opérations de maintien de l’ordre ». Depuis 1999, nous parlons de guerre.

 

En novembre 1954, il en est tout autre. A la tribune de l’Assemblée nationale, le président du Conseil, Pierre Mendès-France déclare : « À la volonté criminelle de quelques hommes doit répondre une répression sans faiblesse. Qu'on n'attende de nous aucun ménagement à l'égard de la sédition, aucun compromis avec elle. On ne transige pas lorsqu'il s'agit de défendre la paix intérieure de la Nation et l'intégrité de la République. Les départements d'Algérie font partie de la République, ils sont français depuis longtemps. Jamais la France, jamais aucun parlement, jamais aucun gouvernement ne cédera sur ce principe fondamental. L'Algérie, c'est la France et non un pays étranger que nous protégeons. »

 

En 1955, l’état d’urgence est décrété et les premiers contingents de militaires appelés sont envoyés en Algérie. Les massacres, de part et d’autre, bien souvent dans des proportions sans aucune commune mesure, sont fréquents.

 

En 1956, les combats – les escarmouches, guérilla ou encore coups de force – se déroulent maintenant partout aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Il ne s’agit pas d’emplois de forces conséquentes à proprement parler mais d’accrochages allant de quelques individus à plusieurs centaines. Il s’agit également d’attentats. La guerre d’Algérie n’est pas la situation d’une armée en ligne contre une autre. Pour la Métropole, l’appel au contingent est systématique et les débarquements de soldats se multiplient. Le pouvoir confie le commandement militaire à un général chevronné, ayant fait ses preuves aussi bien à la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’en Indochine : Raoul Salan.

 

1957 est marquée par la reprise en mains des villes. Se déroule, entre autres, la bataille d’Alger à partir du mois de janvier, sous les ordres du général Salan. Elle se solde par une victoire complète de l’Armée française, au prix, parfois, et comme dans tous les conflits, d’atrocités certaines. Mais, d’un point de vue diplomatique et politique, la France est montrée du doigt et perd peu à peu pied face à une population musulmane qui n’est pas acquise à sa cause. Il convient d’ajouter une opinion mondiale qui condamne cette guerre qui aux yeux de bon nombre d’observateurs n’est devenue qu’une « guerre de décolonisation » ou une émancipation du peuple algérien.

 

 

Edmond Vernay.

 

Edmond Vernay est appelé à faire son service militaire le premier jour de septembre 1956. Il intègre le CIT 156 de Toul, puis est muté à Metz au CCR 220. « J’obéissais aux ordres du capitaine Mien. Quelqu’un de formidable. Il ne se cachait pas pour nous dire que nous partirions bientôt pour l’Algérie. Mais j’étais d’accord. C’était pour moi l’occasion de servir mon pays. Et puis quelque part, je rendais hommage au papa de celle qui allait devenir mon épouse trois ans plus tard à Issy-les-Moulineaux. Oui, celui qui aurait dû être mon beau-père, n’avait pas survécu à l’offensive allemande de mai 1940. Et on avait dit que les soldats s’étaient enfuis… Tant d’hommes massacrés pour entendre cela quelques années plus tard !

 

En novembre 1957, notre unité débarquait à Alger et prenait ses positions à Baba Hassen, dans l’actuelle banlieue sud-ouest d’Alger. Notre compagnie était chargée du pilotage des convois, de la circulation et de la protection des personnes. Cela passait par des contrôles d’identité presque à chaque carrefour, en ville, mais aussi dans les villages qu’on appelait des douars. Les fouilles : il fallait en faire aussi, et nous n’étions pas très rassurés. Il ne se trouvait pas une chambrée où on ne racontait pas des aventures avec des femmes qui cachaient des bombes sous leurs vêtements !

 

Les fellaghas : notre hantise… Je ne peux oublier la mort de mon copain Louis Waechter, originaire de Wissembourg. C’était le 11 décembre 1957. Nous effectuions un ratissage dans un village. Les fouilles avaient commencé. Louis faisait face à un jeune garçon. Ce dernier n’hésita guère plus d’une seconde : il sortit de sa djellaba un fusil et abattit Louis d’une cartouche de chevrotine. Ce fut terrible. Pas facile de s’en remettre. De penser à la famille.

 

Une autre facette de notre activité consistait à partir souvent en opérations pour piloter, guider ou accompagner des unités combattantes comme le 1er REP (régiment étranger parachutiste) ou la 10ème DP (division parachutiste). Ainsi, je découvris les gorges fameuses (depuis 1956) de Palestro, les villes d’Aumale ou de Sidi-Aïssa.

 

Et puis, il y eut le général de Gaulle à Alger en juin 1958. Et là, ce fut du délire ! ».

 

 

Mai 1958.

 

Au début du mois de mai 1958, l’histoire s’accélère. Le gouvernement de Félix Gaillard vient de chuter. Pendant quelques semaines, c’est l’incertitude, alors que les combats ont repris. Le 10 mai 1958, Alain de Sérigny, directeur du journal l’Echo d’Alger, lance un appel au général de Gaulle. Le même jour, le ministre-résident Robert Lacoste quitte l’Algérie. Le plus haut représentant de la Métropole vient de disparaître.

 

Le lendemain, des soldats français sont attaqués et massacrés. Pierre Pflimlin est pressenti pour former le nouveau gouvernement, alors que chacun sait sa volonté de négocier une sortie de crise en Algérie. A Alger, les « Pieds-Noirs » – près d’un million de métropolitains installés souvent depuis plusieurs générations – manifestent. Le général Massu qui s’est vu remettre par Félix Gaillard les pleins pouvoirs, civils et militaires, demande aux députés de surseoir à l’élection de Pierre Pflimlin, et fait parvenir à Paris un télégramme : « Exigeons création à Paris d’un gouvernement de salut public, seul capable de conserver l’Algérie partie intégrante de la Métropole ».

 

Les députés refusent cette intrusion militaire dans le pouvoir législatif et exécutif et votent pour Pflimlin. Le lendemain, le même général Massu recommence et publie une conjuration au général de Gaulle : « Le comité de salut public supplie le général de Gaulle de bien vouloir rompre le silence en vue de la constitution d'un gouvernement de salut public qui seul peut sauver l'Algérie de l'abandon».

 

Le 15 mai 1958, le général Raoul Salan, toujours commandant de l'armée en Algérie, prononce, sur proposition du gaulliste Léon Delbecque, qui se trouve à ses côtés : «Vive la France, vive l'Algérie française, vive le général de Gaulle !». C’est un triomphe. Alors, depuis se retraite de Colombey-les-Deux-Eglises, Charles de Gaulle fait savoir qu’il est prêt à « assumer les pouvoirs de la République ». Le président de la République René Coty demande à l’Armée française en Algérie d’obéir à la République, de ne pas écouter Massu et Salan, et de rentrer dans le rang. Il n’est pas entendu.

 

Puis, le 27 mai, alors que la Corse a déjà décidé de former un Comité de Salut Public et de soutenir les insurgés d’Alger, le général de Gaulle fait indiquer : « J’ai entamé hier le processus régulier nécessaire à l’établissement d’un gouvernement républicain. » L’opposition – Pierre Mendès-France, François Mitterrand, Jacques Duclos, Edouard Daladier – crie au scandale et au coup d’Etat.

 

Le 1er juin, René Coty fait publier le communiqué suivant : il fait appel au «plus illustre des Français... Celui qui, aux heures les plus sombres de notre histoire, fut notre chef pour la reconquête de la liberté et qui, ayant réalisé autour de lui l'unanimité nationale, refusa la dictature pour établir la République».

 

Charles de Gaulle forme immédiatement un gouvernement d’union nationale, où figurent des représentants de partis politiques aussi bien de gauche que de droite, avec pour mission de régler les affaires en Algérie et de mettre au point une nouvelle constitution. Il fait à Alger le premier voyage de sa présidence du Conseil (le 4 juin 1958) et prononce le désormais fameux : « Je vous ai compris ! ».

 

Edmond Vernay : « Nous étions sur le tracé de la navette entre la Maison blanche (l’aéroport) et la place du Forum au cœur d’Alger. Nous l’avons vu passer. Lui, le grand chef. Le Chef de la France libre. Le libérateur du pays. Incroyable. Je peux vous dire que mon cœur a battu la chamade pendant un moment ! C’était du délire total. Une foule immense. Je n’avais jamais vu cela. Et partout étaient agités des drapeaux français. Les gens hurlaient. Les femmes criaient, comme hystériques. Le sauveur était là et il allait régler tous les problèmes. Contenir cette foule fut l’un des choses les plus difficiles de ma vie. Je crus qu’on n’y arriverait jamais. Notre chef, le capitaine Prestat, semblait tenir bon. Dans mon fort intérieur, je me disais qu’un fou furieux aurait pu faire ce jour-là des dégâts incommensurables.

 

Je les vois. Le général et son escorte descendent de voiture pour se rendre au Forum. Il apparaît au balcon du bâtiment du Gouvernement général. Il n’est pas seul. Des militaires l’encadrent. Il commence : « Je vous ai compris ! Je sais ce qui s’est passé ici. Je vois ce que vous avez voulu faire. Je vois que la route que vous avez ouverte en Algérie, c’est celle de la rénovation et de la fraternité ».

 

Nous aussi nous avions tous compris ce jour-là. Pour certains, c’était la paix, pour d’autres la réaffirmation de l’Algérie française. Avec le temps, je me dis que les Algériens ont aussi compris ce jour fameux que leur espoir d’une Algérie indépendante avait peut-être commencé le 4 juin 1958 ! ».

 

La constitution de la Vème République est approuvée par référendum (79,2 % pour le « oui ») le 28 septembre 1958 et le 21 décembre de la même année, le général de Gaulle est élu, par un cortège électoral, premier président de la toute nouvelle république.

 

Trois ans et demi plus tard, l’Algérie est indépendante. Comme l’a écrit l’historien Benjamin Stora, « le général de Gaulle croit d’abord aux nations. C’était bien le destin de l’Algérie de devenir indépendante. De Gaulle a voulu négocier en position de force avec le FLN ; il a peut-être cherché à associer le destin de la France à celui de l’Algérie. Mais la fin de l’histoire était écrite dès le début du conflit ».

 

Edmond Vernay : « Pour moi la guerre était finie depuis longtemps. J’étais installé en région parisienne. Je travaillais au bureau d’études de Renault, à Rueil-Malmaison. Une petite fille vient bientôt faire la joie de notre famille. Mais voilà, un verre de rosé, une odeur de merguez ou une belle journée ensoleillée et je me retrouvais là-bas avec le souvenir des camarades. Ceux qui étaient rentrés, comme moi. Et ceux que nous avions laissé ».

 

 

 

Sources :

 

Georges-Marc Benamou, Un mensonge français : retours sur la guerre d’Algérie, Robert Laffont, 2003.

Benjamin Stora, Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962), La Découverte & Syros, 2004.

Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Fayard, 1994.

Pierre Montagnon, Histoire de l’Algérie : des origines à nos jours, Pygmalion, 1998.

Georges Fleury, Comment l’Algérie devint française, Perrin, 2004.

Entretiens Edmond Vernay, novembre 2012.

http://imagesdeclaude-charly.blogspot.fr

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Rédigé par Souvenir Français Issy

Publié dans #Algérie

Publié le 19 Mai 2013

 

Taiwan Keelung - 8

 

A la fin des années 1870, les relations franco-chinoises se tendent. Présente en Cochinchine depuis 1863, par la volonté de l’amiral de La Grandière et Chasseloup-Laubat, le ministre de la Marine de Napoléon III, la France se heurte à l’Empire du Milieu dans sa tentative de pénétration au Tonkin.

 

La Chine considère, en effet, l’empire d’Annam (qui inclut le Tonkin) comme un royaume vassal, indispensable élément de son glacis protecteur. Malgré le traité franco-annamite, signé à Saigon en 1874, qui impose la rupture des liens entre Hué et Pékin, l’Empire du Milieu ne se résout pas à la perte de ce territoire. Or, pour l’Amiral Courbet, commandant l’escadre d’Extrême-Orient, en dépit de l’opposition de Jules Ferry, la conquête du Tonkin (et la lutte contre les Pavillons Noirs) passe, au préalable, par une offensive contre la Chine. L’incident de Bac-le, en juin 1884, précipite les deux pays dans la guerre. C’est la troisième guerre franco-chinoise.

 

Courbet choisit d’affronter son adversaire sur la rivière Min. La flotte du Fujian se trouve donc confrontée à son modèle. Le 23 août, l’amiral français déclenche les hostilités. En 40 minutes, l’escadre chinoise, de conception française, est anéantie et l’arsenal de Fou-Tcheou en ruines (chantier naval de Ma-Wei, œuvre du Français Prosper Giquel). Dans les mois qui suivent, la flotte française organise le blocus du Yang-Tseu-Kiang, par où s’effectuent les exportations de riz par cabotage à destination de la Chine du Nord, tandis que 4.000 hommes occupent Formose (Taiwan) et les Iles Pescadores.

 

Prenant acte des succès simultanés des Français au Tonkin, la Chine, par le traité de Tien-Tsin (Tianjin) renonce à ses droits sur le Tonkin et sur l’Annam, qui deviennent protectorats français. Le traité de paix définitif signé à Tien-Tsin le 9 juin 1885, met donc fin à la guerre franco-chinoise. Le 11 juin à 22h30, l’Amiral Courbet, Commandant en chef de l’escadre de l’Extrême-Orient, rend son dernier soupir à bord du Bayard en rade de Makung, aux Iles Pescadores, à la suite de maladies. L’évacuation de Formose suivra rapidement.

 

Dans un télégramme adressé à la Marine, l’amiral Lespes rend compte de l’évacuation de Keelung (Nord de l’ile de Formose) après une visite courtoise au général chinois et de «l’engagement pris de respecter le cimetière». L’escadre sera dispersée et les différents navires rejoindront le Tonkin, la France, le Pacifique ou le Levant, tandis que la dépouille du vainqueur de Fou Tcheou sera ramenée en France pour des funérailles nationales célébrées aux Invalides le 28 août. L’inhumation de l’amiral a lieu le 1er septembre à Abbeville, sa terre natale.

 

L’évacuation des Pescadores accomplie, tous ces hommes repartis vers d’autres horizons laissent derrière eux près de 700 camarades morts pendant ces deux années d’occupation de Formose: 120 sont morts sur le champ de bataille, 150 ont succombé à leurs blessures et les autres ont été victimes de la maladie. Ils sont enterrés dans deux cimetières militaires français, l’un a Keelung (Formose), l’autre a Makung (Pescadores), lesquels, sur décision du Gouvernement français, sont construits et aménages par le Génie entre juin et juillet 1885, en mémoire de l’amiral Courbet et de ses hommes morts au combat.

 

Les bâtiments de guerre français qui visitent ces pays, le Villars en 1889, l’Inconstant en 1891, le Forfait en 1895, le Friant en 1901 et le Bruix en 1907, font procéder aux réparations et aux travaux nécessaires. C’est en 1909 que le terrain actuel du cimetière de Keelung est utilisé pour réunir les dépouilles des soldats morts au Nord de Formose. Cette parcelle de terrain, la parcelle no.2-1, d’une superficie de 0,1630 hectares, se situe à Tchong Pan Teou, dans le district Tchong Tcheng de Keelung.

 

Le 14 avril 1947, M. Bayens, consul général de France à Shanghai, informe le Ministère des Affaires étrangères que le cimetière de Keelung se trouve dans un état de délabrement complet (Archives diplomatiques françaises). En raison du caractère d’urgence de la remise en état de ce cimetière, il fait exécuter des travaux pour un montant de 100 dollars américains qui est remboursé par le ministère de la Marine. En 1953, le ministère des Affaires étrangères de la République de Chine et les autorités françaises là-bas conviennent de transférer au cimetière français de Keelung, les restes de deux officiers français morts au combat, à bord du navire commandant Pimodan.

 

Chaque année, à la faveur du 11 novembre, les personnels de l’Institut français, accompagnés de représentants de la communauté française se recueillent sur les tombes du cimetière français de Keelung, observent une minute de silence et déposent des gerbes.

 

 

Claude R. Jaeck

Délégué général du Souvenir Français pour la Chine et l’Asie.

 

Retrouvez les clichés du cimetière français de Keelung dans l’album consacré aux « Carrés militaires Monde ».

 

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Publié le 18 Mai 2013

 

Taiwan Keelung - 6

Au cimetière français de Keelung à Taiwan (copyright « Souvenir Français – Délégation de Chine et d’Asie »).

 

 

Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que les fosses communes firent place aux sépultures individuelles. Le cimetière de Sidi-Feruch aménagé en juillet 1830 à la suite du débarquement français en Algérie en est la première illustration. Aux États-Unis, à partir de 1861, le ministère de la guerre procéda au recensement, à l'identification et à l'inhumation individuelle des soldats tués. En Europe, l'ampleur des pertes de la guerre de Crimée (1853-1856) ne permit pas d’identifier individuellement les morts et on déposa les soldats dans de grandes tombes communes. Cependant, dans le cimetière français de Sébastopol, ils furent regroupés par unité et, dans le cimetière britannique des plaques furent apposées pour chaque unité ainsi que pour chaque bâtiment de la marine ayant subi des pertes. Le traité de Paris de 1856, qui met fin à cette guerre, prévoit la préservation des cimetières en Crimée.

 Le traité de Francfort du 10 mai 1871, par lequel les gouvernements français et allemand s'engagent réciproquement à entretenir les tombes de guerre sur leurs territoires respectifs, traduit la volonté des États de prendre en charge à titre permanent la préservation des sépultures. Une loi allemande de 1872 et une loi française de 1873 organisent pour la première fois l'aménagement des sépultures de guerre et garantissent leur entretien. Des dispositions sont prises pour, dans la mesure du possible, regrouper les morts selon leur nationalité et leur religion. L'ossuaire de Champigny près de Paris ou celui de Bazeilles près de Sedan sont des exemples de cette nouvelle marque de respect envers les soldats tombés au champ d’honneur.

 Avec la guerre de 1914-1918, les belligérants développèrent des pratiques d'inhumation plus soucieuses de l'individualité du soldat, qui porte désormais une plaque d'identité permettant de l'identifier. Dès le début du conflit, le principe de la tombe individuelle, que les Anglais érigèrent depuis la guerre des Boers (1899-1902), fut repris par les Allemands. Elle était surmontée d'un emblème indiquant l'identité du défunt et sa confession. Les sépultures communes étaient réservées aux restes mortels qui ne pouvaient être identifiés ou dissociés comme c’est le cas, par exemple, d’un groupe tué par un même obus. En revanche, la fosse commune restait la norme pour les Français. Cette pratique officielle, en retard sur les mœurs de la société, fut rapidement contestée par les soldats eux-mêmes, qui prirent l'habitude d'inhumer leurs camarades dans des tombes individuelles.

 Une loi de décembre 1915 entérina ce fait : la sépulture devint individuelle et permanente et son entretien fut confié à l'État à perpétuité. À l'issue de la guerre, les différents pays alliés procédèrent au regroupement des sépultures dispersées, à la recherche des corps sur les champs de bataille, à l'aménagement des cimetières de guerre et, pour certains, à la restitution des corps aux familles. En vertu des principes adoptés après 1870, la France prit en charge les tombes des soldats allemands inhumés sur son territoire. Chaque pays a aménagé ses cimetières selon ses propres conceptions architecturales et paysagères et y a édifié des monuments commémoratifs propices à l'organisation de cérémonies du souvenir. Les mêmes dispositions furent appliquées à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Devenus ensuite symbole de la reconnaissance de la patrie à ses soldats et lieu de pèlerinage, ils se transforment progressivement en lieux de mémoire et d’histoire grâce à l’installation de panneaux d’information, voire de salles de musée.

 Ce patrimoine mémoriel est constitué de 265 nécropoles nationales, de 2 000 carrés militaires communaux et de quelque 2 000 cimetières français situés dans 78 pays étrangers. Le ministère de la défense et des anciens combattants est responsable de leur conservation et il veille également, en application des conventions internationales, à la pérennité des sépultures militaires étrangères en France. Enfin, dans cette œuvre, il est aidé par le Souvenir Français et ses délégations à l’étranger.

 Ainsi nous vous proposons de retrouvez cette nouvelle rubrique de carrés militaires français du bout du monde sur www.souvenir-francais-92.org et sur www.souvenirfrancais-issy.com avec un album de photographies qui sera alimenté au fur et à mesure des articles à venir.

 

Source : Ministère de La Défense – DMPA/SGA.

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Publié le 3 Mai 2013

Thierry Rousseau, président de l’amicale du 1er RHP a indiqué il y a peu la disparition de l’adjudant-chef Rivier, dans sa 101ème année, qui était l’un des derniers cavaliers de l’armée française à avoir fait la guerre à cheval !

 

L’adjudant-chef Alphonse Rivier était né le 26 septembre 1912. Il avait été au régiment à partir de 1931 et avait fait sa carrière au 1er régiment de hussards et l’avait terminée au 2ème régiment de hussards à Orléans.

 

En 1940, le 1er régiment de hussards et le 8ème régiment de chasseurs faisaient partie de la 1ère Brigade de cavalerie à cheval. Le 1er avait pour mission, pendant la Seconde Guerre mondiale, la couverture d’un corps d’armée. Il participa à la bataille des Ardennes françaises et des Ardennes belges.

 

Du 14 au 25 mai 1940, au cours des derniers combats sur le canal des Ardennes, le Mont Dieu, Stonne et Tanay, la 1ère brigade de cavalerie brisa l’armée allemande et obtint une citation à l’ordre de l’Armée accordée par le général Weygand le 22 novembre 1940 ainsi rédigée : «Régiment aux magnifiques traditions qui, sous le commandement du chef d’escadron Crapon, a fait preuve des plus belles qualités militaires en assurant, du 9 au 23 juin 1940, malgré un ennemi mordant, disposant de moyens puissants, la couverture d’un corps d’armée. En dépit d’effectifs réduits, a contre-attaqué avec plein succès les 9 et 10 juin, faisant de nombreux prisonniers et s’emparant d’un important matériel. A su, sans défaillance, bien qu’ayant subi de lourdes pertes, en imposer à l’ennemi grâce à son moral élevé et son esprit de sacrifice. Cette citation comporte l’attribution de la Croix de guerre avec palme ».

 

Après 1945, les Allemands avouèrent que la 1ère brigade de cavalerie leur avait mis 10 000 hommes hors de combat (prisonniers, blessés ou tués). D’ailleurs, ils l’appelaient «Les Diables Rouges» (die roten Teufel en Allemand).

 

L’adjudant-chef Alphonse Rivier a été rappelé à Dieu le 24 avril 2013, dans sa 101ème année. Depuis des années, il vivait en maison de retraite, à Saint-Hilaire-Saint-Florent, non loin de Saumur.

 

Son fils, Alain, fait hussard d’honneur à Tarbes en 1981, a reçu pour mission de déposer les bottes, la cravache et les étriers de son père au musée des Hussards de Tarbes.

 

Décorations de l’adjudant-chef Alphonse Rivier :

 

- Médaille militaire (décret du 25 octobre 1950).

- Médaille de reconnaissance de la Nation (Guerre 1939-1945).

- Croix du combattant.

- Médaille commémorative (Combats du 14 au 25 mai 1940) Mont Dieu - Tannay - Stonne.

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