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Publié le 8 Juillet 2014

  Epaves

 

(Montage photos – Copyright : Jean de Saint-Victor de Saint-Blancard)

 

Un voyage cela peut commencer par la lecture d’un roman britannique « Le treizième conte » publié en 2006 de Diane Setterfield dont voici un extrait : « La surface de mon esprit était parfaitement calme. Mais sous la surface une houle montait des profondeurs, un courant sous-marin qui agitait les eaux. Pendant des années une épave avait reposé dans les grands fonds. Un vaisseau chargé d’une cargaison d’ossements. Mais maintenant, il bougeait. Je l’avais dérangé, j’avais provoqué une turbulence qui faisait monter des nuages de sable du fond de la mer. Les grains tourbillonnaient follement dans l’eau sombre et troublées. »

 Lectrices, lecteurs savez-vous qu’après une « fortune de mer », une nouvelle vie peut commencer pour une épave ? Plus ou moins rapidement selon les conditions du milieu marin, une faune, une flore vont apparaître, se densifier sur le site du naufrage. Crustacés qui prennent le dessus sur la pollution, abondance du zooplancton, lentement les coraux, la flore, sont observés. Les poissons peuvent croître à l’abri de prédateurs en trouvant des lieux propices au brassage de flux et de reflux pour des pontes.

 Un nouveau cycle, un nouveau spot de plongée dont la réputation reste dépendante de notre émotion par rapport à l’histoire parfois tragique du naufrage et au développement observé  de la nouvelle vie… Belle victoire sur la mort...

 Au-delà des charmes du berceau pharaonique de notre civilisation nos regards se fixeront sur les ocres du désert qui se mélangent près des côtes  aux bleus de la mer rouge. Que l’Egypte est belle avec des milliers de secrets, de trésors, magnifique cadeau offert aux regards de celles et ceux qui aiment photographier sur terre comme sous l’eau.

 Oui la mer rouge continue de nous  attirer comme un aimant.

 J’ai décidé de vous faire tremper vos palmes et votre imaginaire  avec un partage de mes images sur deux épaves célèbres en mer rouge dans le golfe de Gubal en Egypte à quelques heures de navigation d’Hurghada mais proches l’une de l’autre.

 Allez n’ayez pas peur de plonger sur une première épave : « Le Thistlegorm ». Un cargo anglais battant pavillon de sa très gracieuse Majesté de 128 mètres de long et de 17,5 mètres de large chargé de matériel militaire destiné aux troupes britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale qui remontait la mer rouge. Hélas dans la nuit du 6 octobre 1941 il se trouvait en position d’attente d’une autorisation d’emprunter le canal de Suez. Il fut bombardé au mouillage par des avions allemands Heinkel 111. Deux bombes atteignirent la quatrième cale causant son explosion et le navire anglais sombra en moins de trente minutes entraînant dans la mort neuf membres de l’équipage. En 1956, l’équipe Cousteau naviguant sur la Calypso parvint à retrouver l’épave et à remonter la cloche du « Thistlegorm» en laissant en l’état sa cargaison militaire. Caisses de munitions, obus, fusils, bottes, motos BSA, jeeps, camions, équipements radio, wagons, locomotive…

 Un inventaire à la Prévert de matériel militaire qui semble  impossible à dresser…

 Depuis 1993 l’épave redécouverte est devenue un spot de plongée incontournable réservé aux plongeurs(ses) confirmé(e)s « autonomes » dans l’espace lointain attentifs aux conditions de plongée qui peuvent être rendues délicates par de forts  courants… Il appartient aux nombreux visiteurs de cet étrange musée sous-marin de regarder sans toucher ( !) des objets engloutis à jamais en visitant prudemment les deux niveaux de cales et le pont sans se tromper de mouillage pour remonter et effectuer les paliers de décompression.

 « La Rosalie Moler »

 La même nuit les aviateurs allemands aperçurent un autre cargo anglais au mouillage. Les bombardiers Heinkel 111 revinrent dans le chenal au nord de l’île de Tawilla à l’ouest de la Grande Gubal et purent couler la « Rosalie Moler » cargo de 108 mètres de long, construit en 1910 à Glasgow chargé de 4680 tonnes du meilleur charbon visant à ravitailler la marine royale britannique. La « Rosalie Moler » devait rejoindre  Alexandrie mais le cargo a été bombardé  au mouillage exactement comme le « Thistlegorm ». La grande dame est accessible en plongée pours  être visitée entre 35 mètres (pont) et 50 mètres (quille).

 Les poissons sont abondants autour des  superstructures bien conservées.

 Compte tenu de la profondeur, de la visibilité qui peut être réduite, de courants violents…les plongeurs(ses) expérimenté(e)s doivent rester  très attentifs aux conditions météo. Les épaves nourrissent l’inspiration des photographes, elles alimentent plus d’un rêve d’un(e) plongeur(se) qui mène à la réalité. Merci à mon épouse Marie de m’avoir à nouveau accompagné sous l’eau en mai 2014 pour explorer ces deux très belles épaves en mer rouge.

 

Jean de Saint-Victor de Saint-Blancard

 

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Pour organiser votre voyage  « sur-mesure » : Atlantides Plongée

www.atlantides-plongee.com

Sur place : Centre de plongée Alyses Plongée à Hurghada en Egypte.

www.alysesplongee.com

 

A lire à bord au lever ou avant une plongée de nuit…

Sonnet de Charles Baudelaire – « Les Epaves » (1866) - « Le Coucher de soleil romantique » (Extrait) :

 

Que le soleil est beau quand tout frais il se livre.

Comme une explosion nous lançant  son bonjour !

Bienheureux celui-là qui peut avec amour

Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve !

 

 

 

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Publié le 11 Juillet 2013

 

F100D du Navarre

 

 

Automne 1963, à Lahr, petite ville allemande de la vallée du Rhin, en face des Vosges. Ce vendredi soir les cars de la base aérienne implantée sur l'aérodrome de Lahr-Hugsweier, le long de l'autoroute Baden-Baden/Fribourg, viennent de ramener le personnel dans les cités des familles françaises de la Glocken, de la Seminar ou de la Tremplarstrasse. Les militaires en uniforme bleu de l'armée de l'air se dispersent rapidement, rejoignant les leurs pour préparer un week-end qui s'annonce un peu pluvieux, un temps idéal pour la cueillette des champignons en Forêt-Noire ! Mais en rentrant à vide vers la base, les cars croisent trois jeeps qui dès leur entrée en ville, et sans souci des réactions de la population allemande, maintenant blasée, commencent à actionner leurs sirènes. Remettant rapidement son uniforme, chacun empile quelques affaires dans un sac, embrasse femme et enfants et remonte dans les cars qui ont fait demi-tour et attendent au pied des immeubles...

 

C'est la 3ème Escadre de chasse, dont les deux escadrons sont dotés chacun d'une vingtaine de chasseurs-bombardiers « Super Sabre » F-100, qui est stationnée sur le terrain de Lahr. Depuis le 16 mai 1963 un premier escadron, le 1/3 « Navarre », est qualifié « nucléaire » (« Strike » dans le vocabulaire OTAN). Il a été suivi peu de temps après par l'autre escadron, le 2/3 « Champagne ». L'arme, une bombe atomique tactique, est américaine et ses conditions d'emploi sont donc rigoureusement contrôlées en conformité avec les plans de défense de l’OTAN et les procédures tant françaises qu'américaines. A l'extrémité de la chaîne de commandement c'est un binôme composé du pilote français et d'un « officier de permanence alerte » américain (ADO) agissant ensemble qui doivent activer l'arme, avec chacun son code secret. L'escadron a deux avions en alerte, en QRA selon le jargon de l'OTAN (Quick Reaction Alert = réaction rapide sur alerte), armés et sévèrement gardés dans une zone strictement contrôlée. Les pilotes de ces deux avions, qui passent 24 heures d'affilée dans le bâtiment de la QRA avec une équipe de mécaniciens et l'ADO, doivent pouvoir décoller dans les cinq minutes suivant le déclenchement d'une alerte. Ils emportent avec eux le dépliant de l'une des deux premières missions attribuées à l'escadron. Et même si par malheur, au cours du vol, ce livret glissait sous leurs pieds, au fond du cockpit, la mission serait poursuivie jusqu'à l'objectif car ils en ont appris par cœur le déroulement dans tous ses détails. J'en suis sûr car, en jeune lieutenant, je suis l'officier Renseignement de l'escadron, l'O.R., et à ce titre je suis responsable de leur faire passer régulièrement des tests sur ce sujet.

 

Aujourd’hui, quand la sirène d'alerte s'est déclenchée, ils ont comme prévu appliqué rigoureusement les procédures mais, une fois arrivés en bout de piste dans les délais, ils ont fait demi-tour et sont revenus en zone QRA pour reprendre leur posture d'alerte réelle. Car ce n'est qu'une alerte fictive qui vient d'être déclarée en cette veille de week-end, un de ces nombreux exercices qui permettent de tester l'aptitude des unités aériennes françaises et alliées à remplir les missions assignées comme « Rebecca », purement français, ou ceux déclenchés par l'OTAN et qui ont pour but d'évaluer chacun l'un des aspects de la mission pour culminer avec « Tac Eval » (l'Évaluation tactique) dont seule la réussite totale permet à l'unité de continuer à conserver sa mission nucléaire.

 

Ce soir-là, quand j'entre dans la salle d'opérations du 1/3 « Navarre », il y règne une atmosphère de ruche. « Captain Troy », le premier commandant d'escadrille arrivé sur les lieux, prépare les ordres en liaison permanente par interphone, le « tannoy », avec le chef de piste mécanicien qui lui passe la disponibilité des avions déclarés opérationnels en les désignant par le code de la lettre qui figure sur le fuselage :

 

-       Le Bravo est prêt, mon capitaine, comme déjà le Tango et le Golf. Il ne faut plus compter sur le Romeo, on vient de détecter une fuite grave de liquide hydraulique, on essayera de le réparer après le décollage de la première vague. Mais je dois pouvoir vous sortir le Novembre d'ici quelques minutes, le Papa et l'Echo devraient suivre rapidement...

 

Et en fonction de ces annonces, Troy les affecte aux pilotes au fur et à mesure de leur arrivée :

 

-       Le Gros sac », tu prends le Tango, avec la mission n°E/XXX, et toi, « Le P'tit boudin », le Bravo pour la E/YYY. Vous signez le cahier d'ordres et passez prendre vos dépliants de mission en salle « Rens ».

 

Dans le même temps le marqueur opérations, un caporal-chef du contingent, met à jour le tableau d'ordres, accrochant à la suite des numéros de mission à exécuter les plaquettes vertes des pilotes qualifiés chef de patrouille ou jaunes des sous-chefs de patrouille, puis celles portant le numéro de l'avion qu'il connaît par cœur – le Bravo par exemple c'est le Super Sabre F-100D n° 149 – et enfin, au crayon gras sur le rhodoïd, l'heure impérative de décollage.

 

De mon côté j'ai déverrouillé la porte blindée de mon domaine, la salle forte « Renseignement », ouvert les rideaux qui masquent les panneaux couverts de photos des chasseurs Mig ou bombardiers Yakovlev de ceux d'en face et les cartes de l'ordre de bataille des forces aériennes du Pacte de Varsovie, mais pas celui de la fenêtre barreaudée car nous sommes en procédure « black-out », aucune lumière ne doit filtrer à l'extérieur. Dans mon coffre à combinaisons se trouvent les « Déplinav » des missions de guerre, sauf ceux des deux missions d'alerte qui sont en QRA. Ce sont des petits dépliants faits de cartes découpées et collées où l'itinéraire est figuré par un gros trait central, les points « tournants » par des cercles avec à droite et à gauche les indications nécessaires à l'exécution de la mission, avec en particulier le minutage à partir de l'heure H de décollage, les altitudes minimum en fonction du relief, les vitesses, les points prévus de largage des réservoirs supplémentaires quand ils sont vides, le nouveau cap à prendre après chaque virage et enfin, au bout de la dernière ligne droite, le triangle qui marque l'objectif, là-bas, quelque part à l'Est, de l'autre côté du Rideau de fer. C'est dans cette salle que j'ai aidé les pilotes à préparer leur navigation, en leur indiquant la ligne de détection des radars de l'adversaire, la position des sites connus de missiles sol-air, les caractéristiques des avions de chasse qui risquent de les intercepter et tous les renseignements sur leur cible, localisation précise bien sûr, défenses antiaériennes rapprochées, description la plus exacte possible et, dans quelques cas malheureusement trop rares, photos. Car à cette époque, de l'autre côté du rideau de fer, les photographes ne sont pas bien vus autour des installations militaires !

 

Mais aujourd'hui, pour un exercice, ce sont des missions « équivalentes » que vont exécuter les pilotes, avec des objectifs en France. L'un après l'autre ils passent prendre le déplinav correspondant à leur mission. Ils vont le fixer sur la poche droite de leur pantalon anti-G qui permet en vol de mieux supporter les évolutions brutales. C'est maintenant au tour du « Clou » d'entrer pour récupérer sa mission et, malgré le sérieux de la situation, il  me propose en souriant :

 

-       Je pars avec le X-ray, je t'emmène ?

 

Le X-ray, c'est l'un des trois biplaces F-100F de l'escadron, le n° 009. C'est un peu mon avion fétiche car j'ai eu la chance d’effectuer avec lui mais en place arrière, en « sac de sable », plusieurs vols d'entraînement. Mais aujourd'hui chacun son job, et je le laisse partir en lui souhaitant bonne chance ! Il sort pour aller prendre au vestiaire pilote son casque avec masque à oxygène et enfiler son pantalon anti-G, puis rejoindre son avion au pied duquel l'attend son mécanicien, son « pistard ». Ils feront ensemble le tour du F-100, vérifiant au passage le libre jeu des becs de bord d'attaque, l'absence de fuites, le verrouillage de la trappe du parachute-frein... avant que, satisfait, le pilote ne s'installe dans le cockpit pour procéder à la mise en route. Ensuite il roulera jusqu'au bout de piste tout proche et, après accord de la tour de contrôle, poussera la manette des gaz, lâchera les freins, allumera la post-combustion et le F-100, libéré, roulant de plus en plus vite, décollera face au sud. Si l'alerte était réelle il prendrait peu à peu de l'altitude pour pouvoir, en virant par la gauche, survoler les croupes boisées de la Forêt-Noire et commencer à suivre l'itinéraire qui l'amènerait à larguer, à l'heure prévue et sur l'objectif assigné, son armement, cette bombe atomique tactique américaine. Mais aujourd'hui, avec un armement « fictif », il garde le cap au sud, coupe le Rhin à la hauteur de Colmar et vire à droite vers la trouée de Belfort, avant d'entamer une navigation à basse altitude qui l'amènera jusqu'en Vendée ou en Périgord !

 

Pendant ce temps l'escadron continue sa montée en puissance. Il doit pouvoir faire décoller, outre bien sûr les deux avions de QRA dans les cinq minutes, les quatre avions suivants en vingt minutes et enfin dix autres dans les trois heures, soit seize avions sur la vingtaine en dotation ! Alors les mécaniciens sont sur les dents afin de « sortir » le maximum d'appareils bons pour le service, dans un minimum de temps.

 

Une mission dure un peu plus de deux heures. Déjà les premiers avions rentrent au parking et reprennent leur place dans les alvéoles qui entourent le hangar de l'escadron. Après avoir signalé au bureau de piste les pannes éventuelles, les pilotes remontent aux opérations. C'est là que l'un après l'autre je leur demande de passer en salle Renseignement pour le « débriefing ». Au cours de cet entretien je leur demande les résultats de leur mission et tous les renseignements qu'ils auraient pu recueillir, à vue, sur le potentiel de l'adversaire, les défenses rencontrées, la situation des lignes... et avec tous ces éléments je rédige le « Misrep », le compte-rendu de mission, que les transmissions vont ensuite adresser à l'état-major. Car, le rôle de l'officier Renseignement est d'être une boite aux lettres à double sens. Si je dois d'un côté rassembler, venant des échelons supérieurs, le maximum d'informations dont le pilote va avoir besoin pour réussir sa mission, c'est le renseignement descendant, le « renseignement d'exécution », je dois aussi, de l'autre, faire parvenir à l'état-major, donc au Décideur, tout ce qui peut aider à une évaluation claire de la situation, c'est ce qui constitue le renseignement montant, le « renseignement de décision ».

 

C'est pour remplir cette double mission, qui implique un contact permanent avec les équipages, que j'ai été à l'automne 1962 le premier officier renseignement affecté à l'escadron, responsable en particulier de la conservation et de la mise à jour du gros bouquin qui récapitule tous les objectifs planifiés, de la constitution des dossiers sur les objectifs attribués à l'unité, de l'instruction des pilotes dans les domaines des performances et de l'identification des avions, des radars et des missiles sol-air adverses, des consignes de survie et d'évasion en cas d'éjection en territoire hostile et de la connaissance parfaite par les pilotes des conditions d'exécution de la mission d'alerte.

 

Mais l'escadron conserve, à côté de sa vocation nucléaire, une mission secondaire d'attaque au sol avec un armement « conventionnel » : canons de bord, roquettes ou bombes non guidées. Les pilotes continuent également à s'entraîner au combat aérien, c'est-à-dire à l'interception d'appareils « hostiles », chasseur contre chasseur, pour pouvoir ramener sur le film de la camera de tir le cliché du « plastron », bien centré dans les six diamants du collimateur ! Dans ces domaines aussi des exercices nombreux testent aussi bien les qualifications individuelles des pilotes que la capacité globale de l'escadron à remplir toutes ces missions. Je me souviens par exemple d'avoir participé, en mars 1965, à un exercice « Left foot » (Pied gauche). C'était un exercice non pas OTAN mais tripartite anglo-americano-français, dont le but était de simuler le dégagement de l'autoroute qui mène à Berlin, si d'aventure les forces soviétiques stationnées en Allemagne de l'Est essayaient de la bloquer en contradiction avec les accords de Postdam signés entre les quatre puissances à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les avions des trois détachements alliés s’entraînaient à l'appui et à la protection des véhicules d'un convoi, lui aussi tripartite, progressant sur une portion d'autoroute neutralisée, en Allemagne de l'ouest. J'avais pu avec beaucoup d'intérêt, à cette occasion, comparer nos méthodes de travail avec celles de nos homologues anglais et américains. Un autre exercice, national celui-là et d'ampleur plus réduite, baptisé « Kim », était destiné à tester la réactivité de la chaîne de transmission des photos aériennes. Le déroulement en était le suivant : dans une première phase un avion de notre escadre de reconnaissance décollait de Strasbourg pour aller photographier un objectif, par exemple une station radar quelque part en République fédérale d’Allemagne. Dès son retour, après l’atterrissage, les film étaient développés et les meilleurs clichés renseignés par les interprétateurs-photo avec la localisation exacte du site et l'identification des matériels. Ces photos étaient ensuite envoyées par « Belino » aux Transmissions de notre base, et de là convoyées, en voiture, jusqu'à l'escadron. Après étude des clichés et un briefing rapide, une patrouille de F-100 décollait pour aller attaquer cet objectif. Et puis il y avait les passes de bombardement simulées, avec des « bombinettes » d'exercice sur les champs de tir de Suippes ou d'Epagny, les campagnes de tirs réels au canon et à la roquette à partir des bases de Cazaux ou de Solenzara, les compétitions nationales entre escadrons français, comme la coupe « Comète », ou alliées, comme cette coupe « Aircent », brillamment remportée par le « Navarre » en juin 1963...

 

Et c'est ainsi que pendant près de quatre ans j'ai participé, aux côtés de nos pilotes, à la préparation d'une guerre que leur tenue de l'alerte nucléaire a contribué à prévenir. Et le contrat fut rempli puisque les forces armées de l'U.R.S.S. et de ses alliés satellites du Pacte de Varsovie, dont le général De Gaulle disait qu'elles n'étaient qu'à 500 kilomètres de nos frontières, « soit à peine la longueur de deux étapes du tour de France cycliste  », sont restées l'arme au pied derrière le Rideau de fer jusqu'à sa disparition après la chute du mur de Berlin en 1989.

 

Je terminerai cette évocation par un souvenir plus personnel. Dès mon affectation à l'escadron, en octobre 1962, j'avais eu le droit de porter l'insigne du 1/3 « Navarre », qui reprenait ceux de deux escadrilles de la Grande Guerre. Seuls les pilotes, répartis entre la « Une » et la « Deux », ne portaient que l'insigne de leur escadrille de tradition. Et pourtant, par ordre particulier conjoint du 07/11/1963, les deux commandants d'escadrille m'élevaient, moi le non-navigant, « à la dignité de membre d'honneur » des deux escadrilles, avec obligation de porter l'insigne de la « Une » du 1er au 15 du mois et celui de la « Deux » du 16 au 31 ! Ce jour là, j'ai compris que j'avais su gagner leur confiance et que j'avais été adopté.

 

 

NOTA :

 

Il n'est peut être pas inutile de rappeler quel était l'environnement technologique au début de ces années soixante. Le Super Sabre F-100 était un avion sans radar, ce qui ne lui permettait ni de voler très près du relief de nuit ou par mauvais temps, ni, en altitude, d'intercepter un appareil hostile autrement que guidé du sol par une station radar, seule la phase finale étant effectuée à vue. Il ne disposait non plus ni d'un calculateur de navigation ou de G.P.S, ni d'ordinateur de bord, ni de commandes électriques, ni d'armement guidé par laser et s'il était équipé d'une perche de ravitaillement en vol, cette technique n'était pas encore opérationnelle dans nos forces aériennes tactiques. Au sol les dossiers d'objectifs ne comportaient pas de photos prises de satellites, il n'existait pas d'ordinateurs, ni de téléphones mobiles et la transmission des photos par « Bélino », ancêtre du fac-similé, nécessitait près d'un quart d'heure par cliché ! La charge de travail de tous n'en était pas facilitée…

 

 

 

 En F100F avec masque

 

 

 

 

GBA (2s) Jean-Claude ICHAC,

Président honoraire du Comité du Souvenir Français d'Issy-les-Moulineaux.

 

 

Après l’Ecole de l’Air (base non naviguant) et un séjour de 1959 à 1961 en Algérie, l’officier « Renseignement » Jean-Claude Ichac est affecté en unités puis aux Etats-majors (interarmées et armée de l’Air). Commandant de la Cité de l’Air et de la base aérienne117 de Paris, général de brigade, Jean-Claude Ichac a aussi été officier de liaison instructeur à Colorado Springs (Etats-Unis) et Attaché de l’air à l’ambassade de France à Washington.

 

 

 

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Publié le 8 Juin 2013

 

  Europe-1948-1989

 

Carte de l’Europe : 1948 – 1989 – Pays de l’OTAN (bleu) face à ceux – en rouge – du Pacte de Varsovie (en blanc, les pays non-alignés et en noir le « Rideau de Fer »).

 

 

 

NDLR : le général Michel Forget a fait une carrière d’officier pilote de chasse. Il a été à la tête de nos forces aériennes tactiques pendant quatre années (1979-1983) et a commandé la première opération extérieure où ont été conduits des raids aériens à très longue distance et de longue durée par des appareils aptes au ravitaillement en vol, inaugurant ainsi un style d’intervention aérienne qui deviendra par la suite la règle. Depuis qu’il a quitté le service actif (1983), il se consacre à des études sur la Défense et a écrit plusieurs ouvrages sur ce thème.

 

* * * *

 

Parler de « guerre », c’est évoquer les grands conflits qui ont marqué notre histoire – guerre de 70, la Grande Guerre, le Deuxième Conflit Mondial, l’Indochine, l’Algérie, pour nous limiter aux conflits dont les traces sont encore visibles sur notre sol ou dont beaucoup de ceux qui y ont participé sont encore de ce monde. Depuis l’Algérie on peut même ajouter les multiples interventions conduites par nos armées au Moyen-Orient (guerre du Golfe) dans les Balkans, en Afghanistan et plus récemment encore en Libye et au Mali.

 

De toutes ces guerres, il en est une qui n’est plus mentionnée, une guerre qui a pourtant duré quarante années, mobilisant des centaines de milliers d’hommes, des masses de chars, de pièces d’artillerie, d’avions et de navires, une guerre dont l’Europe occidentale, France comprise, était l’enjeu, à savoir la « guerre froide »… Et cette guerre, en plus, nous l’avons gagnée !

 

Pour le public, cette guerre, il est vrai, n’en était pas une. Pas de batailles sanglantes, pas de vastes offensives, pas de destructions d’infrastructures, pas de pertes – apparemment – pas plus de militaires que de civils. L’image de la guerre dite « froide » est restée celle d’un face à face de deux immenses armées apparemment figées dans leur position d’attente par crainte, si l’une d’elles bougeait, de déclencher la catastrophe. Bref, le souvenir que l’on en garde reste le plus souvent celui d’une période où, militairement, il ne se passait rien. C’était là une pure illusion. Pendant ces quarante années en effet, les stratégies appliquées n’ont pas cessé d’être modifiées en fonction de l’évolution du rapport des forces en présence, des performances des armements et équipements et surtout de la nature des armes déployées, conventionnelles d’abord puis nucléaires. Les risques de frappes dévastatrices de ces dernières ont rapidement imposé des capacités de riposte violente et immédiate afin que l’adversaire prenne conscience de la réalité de la catastrophe qu’il provoquerait s’il se lançait dans l’aventure – et de la nécessité pour lui qu’il renonce. Cela impliquait un degré de mise en alerte et de préparation des forces exceptionnellement élevé et jamais connu jusqu’ici dans l’histoire militaire, donc aussi un niveau d’entraînement ne souffrant aucune lacune et une disponibilité des moyens maintenue elle aussi, en permanence, à un niveau très élevé. Un tel degré de préparation était contrôlé aux différents niveaux de commandement depuis le sommet de l’Otan jusqu’aux unités opérationnelles en passant par les commandements régionaux Otan et les commandements nationaux, stratégiques et tactiques. Cela se traduisait non seulement par des manœuvres de cadres ou sur le terrain, manœuvres prévues à l’avance, mais aussi et surtout par de multiples exercices dits de réaction d’un réalisme très poussé et déclenchés sans aucun préavis.

 

Un tel schéma s’appliquait certes aux trois armées et tout particulièrement aux forces aériennes, celles auxquelles je limiterai mon propos en m’appuyant sur ma propre expérience et sur certains épisodes vécus au sein de ces forces. Le degré de préparation et les capacités de réaction des forces aériennes ont été en effet les éléments majeurs sur lesquels ont reposé les différentes stratégies pendant toute la durée de la guerre froide. Cela est normal dans la mesure où ce sont les vecteurs les plus rapides qui sont les premiers engagés, en défensive comme en offensive. Ces quarante années de guerre froide ont été marquées, pour ces forces, par un entraînement journalier intense au sein de chaque unité afin que les équipages maîtrisent leurs appareils et les techniques de vol adaptées à leurs missions (combat aérien pour les uns, attaque d’objectifs au sol et navigation à très basse altitude et grande vitesse pour les autres). Le tout était couronné par une cascade d’exercices destinés à tester les capacités de réaction des unités ainsi que leur degré de préparation opérationnel et technique. Dans les unités aériennes, hier comme aujourd’hui, les missions d’entraînement, quelle qu’en soit la nature, sont toujours des missions réelles où les risques rencontrés par les équipages sont, en bien des points, les mêmes que ceux rencontrés dans des opérations de guerre : risques de défaillance humaine (mauvaise appréciation de la situation, erreur de pilotage), risques techniques (pannes en vol), et surtout risques météo. Dans l’ambiance de « veillée d’armes » caractéristique de la guerre froide, l’intensité de l’entraînement aérien et le réalisme poussé des exercices se sont traduits par des accidents, donc des pertes importantes d’équipages, notamment dans l’aviation de chasse où le nombre de pilotes perdus devrait se situer entre cent cinquante et deux cents… ! Il faudra bien un jour en dresser la liste afin de pouvoir inscrire leurs noms sur une stèle ou un monument rappelant qu’ils sont « morts en service aérien commandé » certes mais morts aussi pour assurer la défense de notre continent.

 

* * * *

 

Dans les toutes premières années de la guerre froide, entre 1950 et 1955, l’organisation militaire de l’Alliance Atlantique – l’Otan – dans laquelle nos forces furent d’emblée intégrées a défini une stratégie de défense basée exclusivement sur l’engagement de forces classiques. Il s’agissait, en cas d’attaque des forces soviétiques, de mener des combats retardateurs jusqu’au Rhin en attendant le retour des forces américaines. C’était en quelque sorte une résurgence des opérations de la Deuxième Guerre Mondiale. Une telle stratégie nécessitait des moyens énormes, près de cent divisions au total et de l’ordre de 10.000 avions de combat, soit, pour la seule armée de l’air, 900 avions de combat et un effectif de 150.000 hommes. Un tel développement se révéla rapidement insupportable sur le plan financier et dut  être fortement réduit. Néanmoins, ces cinq années furent marquées en France par une expansion spectaculaire de notre aviation de combat qui passera de l’ordre de 220 appareils en 1950, parmi lesquels encore quelques appareils à hélice datant de la fin de la guerre à près de 700 appareils à réaction, tous modernes, en 1957. Cette expansion fut accompagnée d’un plan de recrutement massif – lequel se révélera rapidement excessif – de pilotes destinés à être formés tant dans nos propres écoles que dans celles des Etats-Unis et du Canada. A l’absorption de la masse des jeunes pilotes sortant d’école et au réentraînement sur avions à réaction des pilotes de retour d’Indochine s’ajoutèrent les contraintes dues aux changements répétés de matériels compte-tenu de l’évolution rapide de la technique. Ainsi certaines escadres ont changé trois fois de types d’avions entre 1950 et 1955, c’est à dire en cinq ans (Vampire, F 84G, F84F pour les unes, Vampire, Ouragan, Mystère IVA pour les autres). On comprend que dans ces conditions, la priorité absolue ait été donnée à la prise en mains par les pilotes et le personnel de soutien technique de ces nouveaux types d’avions. Ce fut une période d’activité aérienne intense, où l’entraînement de base dominait largement, avec un accent mis sur l’entraînement au combat aérien. Les exercices d’ensemble, à dominante offensive ou de défense aérienne  étaient peu nombreux à cette époque où les plans d’opérations de l’Otan n’avaient pas encore cette rigueur qui les caractérisera par la suite. Cette période a été surtout celle du « défrichage » d’un nouveau domaine aérien, celui de l’aviation de combat à réaction, ce qui s’est traduit par un taux d‘accident très élevé, vingt fois supérieur à ce qu’il est aujourd’hui et par la perte d’un nombre important de pilotes. La guerre, décidément, n’était pas déjà aussi froide qu’on ne le croit communément aujourd’hui encore.

 

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Dès le milieu des années 50, les choses allaient changer. Les alliés furent rapidement conduits, pour des raisons tant financières que politiques et stratégiques, à renoncer à leur stratégie initiale coûteuse et d’une efficacité nulle dès lors que les Soviétiques commencèrent à doter leurs forces d’armes nucléaires dites « tactiques », c’est à dire capables de frapper les forces alliées, dont les nôtres. C’est ainsi qu’à peine achevée la réalisation en Europe occidentale d’une centaine de plates-formes aéronautiques – dont 45 sur notre propre territoire – dotées d’une piste de 2.400 mètres et de trois « marguerites » capables de recevoir une escadre de 75 appareils, la menace nucléaire nous contraignait à définir des plans de desserrement nouveaux. Un tel regroupement de moyens sur une même plate-forme adapté à une stratégie de guerre conventionnelle constituait en effet un objectif de choix pour l’adversaire, une seule frappe nucléaire étant capable d’anéantir d’un coup une escadre entière. Diverses solutions, dont certaines originales, furent envisagées. C’est ainsi que le commandement de notre aviation tactique ordonnait en 1954 le desserrement, en cas d’alerte, de tous les moyens et de toutes les unités – avions compris – stationnés sur une même plate-forme sur des sites à plus de 7 kilomètres du centre de cette dernière. Et d’établir en conséquence, dans chaque unité des plans ambitieux dont la réalisation posait des problèmes considérables de transmissions, de transport, de commandement… et de délais. Quant aux avions d’armes, il n’était pas possible qu’ils se desserrent par leurs propres moyens, compte-tenu de l’absence de routes et de chemins de roulement utilisables par des « jets ». D’où l’idée de réaliser des « chariots porte-avions » tractés et équipés d’un système de levage hydraulique et de pneus basse pression capables ainsi d’emprunter routes et chemins pour disperser les appareils. L’idée était intéressante. Sa réalisation se révéla périlleuse sinon impossible, compte-tenu des délais qu’impliquait un tel système. Quelques chariots furent néanmoins réalisés. Ils eurent leur heure de gloire. Tout visiteur de marque sur la base où ils furent expérimentés avait droit en effet à une démonstration de hissage d’un avion sur son chariot. Une équipe bien rodée de mécaniciens était mise en place. Un chariot était avancé. Un appareil était amené au moteur au pied du chariot puis hissé dessus par un treuil. Un tracteur emmenait majestueusement le total en empruntant l’une des routes d’accès à la base. Dès qu’il n’était plus en vue du visiteur, il ramenait discrètement l’ensemble dans une des alvéoles du terrain… Face au risque nucléaire, la solution finalement adoptée fut de ne laisser sur chaque terrain qu’une seule unité élémentaire de combat – un escadron – l’autre ou les deux autres étant déployés par leurs propres moyens, avec leurs soutiens, chacun sur une plate-forme, le nombre considérable de ces dernières permettant une telle manœuvre. Ce système fut complété beaucoup plus tard – vers les années 70 – par la réalisation sur chaque terrain d’abris-avions bétonnés, appelés « hangarettes » capables de résister à une attaque nucléaire.

 

L’apparition des premières armes nucléaires tactiques chez les Soviétiques eut surtout pour conséquence d’amener l’Otan à définir une nouvelle stratégie, celle dite de la « riposte massive », riposte, sous-entendu, nucléaire. Si les Soviétiques commençaient à disposer effectivement d’armes nucléaires capables d’atteindre les forces alliées déployées en Europe occidentale, ils ne disposaient pas encore de vecteurs à longue portée capables d’atteindre le territoire des Etats-Unis alors que l’inverse était depuis longtemps une réalité. Les bombardiers du Strategic Air Command étaient en effet  déployés dans le monde tout autour de l’URSS (Angleterre, Turquie, Iran, Japon, Maroc, Portugal). Les Américains étaient ainsi en mesure de menacer les Soviétiques d’une frappe nucléaire dévastatrice si ces derniers se lançaient dans l’aventure en Europe, sans risque de frappe en retour pour eux mêmes. Cette menace devait de fait s’exercer en deux temps, d’abord celle d’une vaste frappe nucléaire tactique dirigée contre les forces soviétiques déployées en Europe et conduite, pour une majeure partie, par les chasseurs-bombardiers de l’Otan, ensuite celle d’une frappe au cœur de l’URSS conduite par l’aviation US, si les Soviétiques poursuivaient leur offensive. Cette stratégie dite de « riposte massive » présentait un double avantage. D’une part, elle exigeait un volume de forces aussi bien terrestres qu’aériennes beaucoup plus modeste que dans le cas précédent ; d’autre part et surtout elle conduisait non plus à une défense en profondeur jusqu’au Rhin mais à une défense « de l’avant » sanctuarisant le territoire de la République Fédérale d’Allemagne au même titre que les territoires des autres pays de l’Otan, dont la France. Ceci permettait de faire concourir cette même RFA à la défense collective en la réarmant et en l’admettant dans l’Otan (mai 1955).

 

Sur le plan aérien, la stratégie de riposte massive eut pour conséquence une transformation profonde et de la posture, dès le temps de paix, des forces aériennes, et des conditions d’exécution des missions, donc également des conditions d’entraînement. L’ensemble  des bases aériennes et de leurs unités devaient être prêtes à tout moment à réagir dans les délais les plus brefs, chiffrés en heures, sinon en minutes, en cas de préavis d’attaque adverse. Les escadrons et centres de contrôle de la défense aérienne devaient assurer une alerte 24 heures sur 24 dès le temps de paix avec un nombre réduit d’appareils, nombre qui, en cas de préavis d’attaque, s’étendait à l’ensemble des moyens de chaque unité de défense. Quant aux escadrons tactiques à vocation offensive, dont le rôle était déterminant dans le cadre de la nouvelle stratégie, ils devaient être capables de participer  au plan de frappe initial, nucléaire et classique, prévu en riposte immédiate à toute attaque soviétique. Pour cela, était alloué dès le temps de paix à chacun de ces escadrons un certain nombre d’objectifs à attaquer par avion isolé pour les unités nucléaires (les plus importantes) et par patrouilles pour les unités dotées d’armements classiques. Les missions devaient être effectuées à très basse altitude et à très grande vitesse, selon des itinéraires précis fixés dans les plans d’opérations.

 

Un réalisme poussé devait être la marque de l’entraînement des forces aériennes. Il se traduisait par le déclenchement d’exercices dits de « réaction » caractérisés le plus souvent par la mise en posture opérationnelle de l’ensemble des bases aériennes concernées et par un contrôle serré de l’exécution des missions défensives et surtout offensives prévues dans les plans. Ces exercices pouvaient être déclenchés à différents niveaux, celui de l’Otan ou celui du commandement national intégré dans l’Otan, à savoir le 1er commandement aérien tactique français (1er Catac). En France, l’exercice de réaction qui a laissé le plus fort souvenir dans l’histoire de l’aviation de combat est celui qui fut conçu en 1957 précisément par le 1er Catac, à savoir l’exercice baptisé du doux nom de « Rebecca ». Cet exercice est resté très en vogue jusque dans les premières années 1960, époque où les forces françaises étaient encore intégrées dans l’Otan et où elles le furent à un point tel à partir de 1962 que les deux escadres de chasse du 1er Catac stationnées en RFA furent dotées de l’arme nucléaire tactique américaine et  incluses dans le plan de frappe « nucléaire » de l’Otan… et cela à peine quatre ans avant que la France ne quitte cette Organisation!

 

Déclenché sans aucun préavis, de préférence au beau milieu de la nuit, week-end et jours fériés non exclus, un « Rebecca » entraînait systématiquement le plan de ramassage général de chaque base relevant du 1er Catac. Dans les cités occupées en majorité par des militaires, le signal de branle-bas de combat était donné par des voitures sillonnant les quartiers sirènes hurlantes, ce que les populations locales environnantes appréciaient modérément. En quelques heures, le personnel avait ainsi rejoint sa Base. Les avions, dont la disponibilité était poussée au maximum, étaient mis immédiatement en alerte dans la configuration prévue par les plans d’opérations. L’exercice pouvait comporter l’ordre de déploiement de certains escadrons sur des terrains extérieurs. La montée en puissance était chronométrée et les données transmises sans délais à l’état-major du Catac… pour débriefing ultérieur ! Rebecca se prolongeait par divers exercices donnant lieu à des décollages réels, de jour ou de nuit. Pouvait être ainsi déclenché le décollage massif « en survie » de tous les appareils, dans l’hypothèse d’une attaque nucléaire adverse imminente. Tous les avions prenaient alors l’air, quelles que soient leurs missions du temps de guerre et se plaçaient en attente à la verticale de points désignés dans les plans et ce, en attendant la suite des évènements. Rebecca se terminait presque toujours par un ordre général d’engagement dans le cadre des plans de frappe prévus. Les escadres de défense aérienne se partageaient la couverture de l’ensemble de la zone du 1er Catac. Quant aux escadres offensives – reconnaissance comprise – chacune de leurs patrouilles – ou chaque avion isolé pour ceux dotés de l’arme nucléaire tactique – connaissait parfaitement non seulement son objectif réel mais aussi l’itinéraire retenu par le commandement pour l’atteindre, le timing et les consommations de carburant aux différentes étapes de la navigation. Pendant Rebecca, les missions offensives réellement exécutées étaient dites « équivalentes ». Elles étaient elles aussi planifiées à l’avance et chaque chef de patrouille devait être capable de réciter par cœur, comme pour les missions réelles, toutes les données de sa mission. Le commandement du 1er Catac, lors des évaluations des unités, voire pendant Rebecca même, n’hésitait pas à faire plancher des pilotes pour vérifier ce point. La durée et le profil de chaque mission « équivalente » correspondaient très exactement à ceux de la mission du plan réel d’opération. La seule différence était que les objectifs étaient fort heureusement situés à cent quatre vingt de grés des objectifs réels ! Cela signifiait qu’un Rebecca, dans sa phase finale, se traduisait le plus souvent par l’envoi dans les airs de plus de deux cents appareils soumis aux contraintes météo, techniques, voire humaines réelles que l’on devine. Il n’est pas étonnant qu’un tel réalisme dans l’entraînement se soit traduit par des pertes – réelles malheureusement elles-aussi – lors de Rebecca déclenchés par des conditions météo médiocres tandis que les aléas techniques étaient parfois sévères. Le bilan pouvait alors se traduire par la perte de plusieurs appareils… et celle de plusieurs pilotes. Ce fut le prix à payer de cette « guerre froide ».

 

Pendant cette période, si la guerre était encore froide, l’ambiance, elle, était fort chaude, une ambiance entretenue par tous ces exercices de réaction où chacun était prêt et déterminé à en découdre. La période ne manqua pas non plus d’être marquée par quelques épisodes plus ou moins savoureux restés dans les mémoires.

 

Ainsi, lors du déclenchement en pleine nuit d’une alerte (fictive) correspondant à une menace imminente d’attaque contre l’Otan, le code transmis au personnel avait été, par suite d’une erreur, celui d’une alerte « réelle ». L’un des pilotes réveillé ainsi en sursaut bondissait sur sa moto, sans prendre le temps de revêtir son battle-dress, c’est à dire  encore en pyjama, pour rallier sa Base aérienne à une vitesse dépassant très largement les limites autorisées (histoire vraie).

 

L’ambiance était chaude et l’on jouait même parfois avec le feu. Ce fut le cas un beau jour de 1957 où, devant le doute émis par le commandement aérien tactique français sur l’efficacité de la défense aérienne au dessus de sa zone, une patrouille de chasseurs-bombardiers F84F, envoyée en mission à très basse altitude à l’est de Munich, prenait le cap retour, donc le cap ouest en montant à haute altitude, son système d’identification « ami/ennemi » (IFF) étant coupé, histoire de voir la réaction. L’apparition de quatre plots non identifiés fonçant cap à l’ouest à haute altitude et grande vitesse provoqua de fait le branle-bas de combat dans le secteur concerné de la défense aérienne. La patrouille en alerte dans le secteur – deux « F86 Sabre » canadiens – recevait l’ordre  de « hot scramble » c’est à dire de décollage immédiat pour une interception réelle, armement branché (doigt sur la gâchette). Les F84F étaient rapidement interceptés, reconnus mais accompagnés en patrouille serrée par les « Sabre » canadiens jusqu’au toucher des roues des F84F sur leur terrain situé au sud de Fribourg. Le test était satisfaisant. On jugea prudent de ne pas recommencer l’expérience.

 

Provoquer l’adversaire faisait également partie du « jeu ». En 1962, un exercice original au nom imagé - « Piegeac » – consistait à montrer aux aviateurs d’en face que nous disposions d’un matériel à hautes performances… supérieures aux leurs. C’était l’époque où les premiers Mirage IIIC, intercepteurs supersonique de la classe Mach 2, venaient d’être mis en service. L’exercice consistait à envoyer un Mirage IIIC en navigation à très haute altitude (50.000 pieds soit 15.000 mètres) et à vitesse hautement supersonique (Mach 1,5) sur un itinéraire qui longeait la frontière tchèque, depuis Passau, sur le Danube, au sud, jusqu’à la hauteur du saillant de Thuringe, un peu à l’est de Bayreuth, au nord. La mission s’effectuait évidemment sous contrôle radar (très) serré des stations de détection alliées. Au moindre écart, ne serait-ce que de quelques demi-degrés, vers l’est, le contrôleur de service intimait fermement la correction de cap qui s’imposait afin d’éviter tout incident. On sentait chez ces contrôleurs une certaine nervosité tandis que le pilote du Mirage pouvait contempler les trainées laissées par les chasseurs adverses en montée vers la zone du rideau de fer… Piegeac eut la vie courte, les alliés jugeant plus prudent d’interdire tout survol, même sous contrôle radar, dans une large zone longeant le rideau de fer, zone dite « d’identification » ou « ADIZ » (Air Defense Identification Zone).

 

Au milieu des années 60, nouveau bouleversement avec l’adoption par l’Otan d’une nouvelle stratégie – la troisième depuis la création de l’Organisation – à savoir celle de la « riposte graduée », laquelle ne devait pas changer fondamentalement jusqu’à la fin de la guerre froide. A partir des années 60 en effet, il devenait évident pour les USA que devant les efforts entrepris par les Soviétiques dans le domaine des missiles et des sous-marins, ces derniers ne tarderaient pas à être capables de frapper directement les Etats-Unis depuis leur territoire. L’équilibre de la terreur basé sur  une « destruction mutuelle assurée » était ainsi en voie de s’instaurer. Plus question dans ces conditions pour  les Américains – donc pour l’Otan – de riposte nucléaire massive en réponse aux premières actions offensives de l’adversaire en Europe. La riposte serait graduée, c’est à dire adaptée à chaque fois à la nature de l’attaque. Officiellement adoptée en 1967, cette stratégie ouvrait largement le champ des modes d’action et des types d’armement envisageables, nucléaires… et classiques. Vers la fin des années 70, les alliés en venaient même à concevoir une phase de combats « classiques » d’une certaine durée. Et d’envisager notamment, avant un recours au nucléaire, une riposte  marquée par une offensive aérienne visant à couper le gros des forces assaillantes de leurs arrières et à livrer ces dernières ainsi affaiblies  à la contre-offensive des forces terrestres alliées. Pour les forces aériennes de l’Otan, une telle  stratégie impliquait un volume de moyens plus important qu’auparavant ainsi qu’un éventail beaucoup plus large de missions et  d’armements. Les dispositifs aériens devenaient beaucoup plus étoffés et devaient être capables d’agir aussi bien en appui des forces terrestres que dans la profondeur du théâtre. La nouvelle  stratégie était sans doute hasardeuse dans la mesure où elle supposait que l’adversaire n’utiliserait pas d’emblée ses armes nucléaires. Elle traduisait en tout cas le souci de nos alliés  de disposer d’une plus grande marge de manoeuvre avant d’en arriver à l’affrontement nucléaire, un souci partagé sans aucun doute par l’adversaire, même s’il s’est toujours refusé de l’admettre.

 

Cette stratégie de la riposte graduée, la France la récusa parce que jugée non dissuasive et risquant de transformer l’Europe en champ de bataille. Notre pays venait d’ailleurs de définir sa propre stratégie de dissuasion nucléaire et réalisait progressivement les systèmes d’armes adaptés : développement à partir de 1964 de la première composante de ses forces nucléaires stratégiques, la force Mirage IVA, en attendant les missiles sol-sol et les sous-marins; développement, à partir de 1973, des systèmes d’armes nucléaires tactiques, aériens et sol-sol, dirigés contre les forces adverses. Une telle stratégie se traduisait par un resserrement du dispositif de nos forces, terrestres et aériennes, sur nos frontières, donc par un déploiement en arrière du dispositif de l’Otan. Le rôle de nos forces de manœuvre terrestres était essentiellement de faire barrage à l’adversaire, si ce dernier avait forcé le barrage de l’Otan, et de le forcer à hausser la mise de telle sorte qu’il dévoile la gravité de son but stratégique, augmentant par là même, pour lui, le risque d’une riposte nucléaire de notre part. Cela signifie que notre dissuasion était basée sur un couplage très serré entre l’engagement de notre corps de bataille, la menace d’une frappe nucléaire tactique contre les forces assaillantes – frappe unique – rapprochant elle même la menace de la frappe stratégique au cœur de l’union Soviétique. La stratégie de la France en s’apparentant ainsi à celle d’une riposte massive tournait le dos à la riposte graduée. Dans ces conditions, le maintien de l’intégration de nos forces dans l’Otan devenait impossible, d’où – autre bouleversement – notre départ de l’Organisation en 1966 ! Mais si la France quittait l’Otan, elle n’en restait pas moins dans l’Alliance. C’est dire que dans l’hypothèse où elle déciderait de s’engager à côté de ses alliés lors d’une crise en Europe – hypothèse la plus probable – ses forces lutteraient à côté de celles des alliés… mais en respectant les contraintes propres à sa stratégie de dissuasion. Pour nos forces terrestres, celles-ci seraient ainsi amenées à jouer un rôle de réserve – on dit de « deuxième échelon » – derrière le dispositif terrestre allié. Leur engagement ne serait possible qu’au cas où il y aurait rupture de la défense terrestre otanienne.

 

Pour nos forces aériennes, les choses se sont présentées d’une façon quelque peu différente. Plus d’Otan, donc plus d’armes nucléaires tactiques américaines, plus de plan de frappe immédiate, donc plus de Rebecca ! Notre dispositif aérien  était certes recentré, lui aussi, sur le territoire national, le PC du commandement aérien tactique et les deux escadres dotées jusqu’ici d’ANT américaines quittant le territoire de la RFA pour être repliées en France. Cela ne modifiait en rien, dans le cadre de notre stratégie de dissuasion, le haut degré de réaction et de préparation exigé jusqu’ici de l’ensemble de nos forces.

 

La planification des raids restait une donnée fondamentale mais limitée aux frappes prévues pour nos unités aériennes à capacité nucléaire, qu’il s’agisse des unités stratégiques de Mirage IVA, en alerte permanente 24heures/24 depuis le milieu des années 1960 ou qu’il s’agisse des cinq escadrons tactiques dotés, vers le milieu des années 70, de l’ANT nationale. Toutes ces unités étaient soumises périodiquement à des exercices de réaction déclenchés sans préavis et se terminant le plus souvent par l’exécution réelle de leurs missions « équivalentes »  comme au bon vieux temps de la riposte massive.

 

Quant à nos forces aériennes « non nucléaires », défensives et offensives, elles se devaient d’être engagées immédiatement, quelle que soit la nature de la crise, dès lors que la France aurait décidé de se joindre aux alliés. Pour les unités de défense aérienne, c’était là une évidence, l’adversaire n’ayant aucune raison de se priver de toute action au dessus de notre territoire. Pour les unités aériennes tactiques non nucléaires à vocation offensive, elles n’allaient pas rester sagement dans leurs « hangarettes » au risque de s’y faire détruire, en attendant que nos forces terrestres soient « au contact », dans l’hypothèse (éventuelle) d’une rupture du dispositif allié en face d’elles. Elles auraient au contraire à s’engager tout de suite à côté de leurs homologues alliés pour des frappes avec des armements conventionnels. C’était dans la logique de notre solidarité avec nos alliés, dans la logique de notre dissuasion en montrant ainsi notre volonté de résister à l’agression et dans la logique enfin de toute stratégie aérienne. Pour ces unités là, il n’était pas question de planifier à l’avance, dès le temps de paix, leurs missions puisque celles-ci  ne pouvaient être déclenchées qu’en fonction de la situation réelle sur le terrain. Afin de répondre à l’hypothèse alliée d’engagements en classique d’une certaine durée, nos unités aériennes non nucléaires furent ainsi amenées à adopter un entraînement calqué sur celui des forces aériennes alliées : entraînement intensif au combat aérien pour les unités de défense aérienne ; pour les unités tactiques, entraînement aux missions de pénétration avec des dispositifs lourds composés d’avions d’attaque, d’escorte, de guerre électronique, de reconnaissance. Les armements, pour les missions offensives, allaient évoluer comme ceux des appareils alliés, avec un souci accru de sûreté et d’efficacité unitaire, compte-tenu de la modernisation des moyens de défense adverses. D’où la diversification des armements air-sol afin de leur assurer une meilleure adaptation à la nature de leurs objectifs ; d’où également le développement des armes air-sol guidées, très précises et tirées « de loin » (en stand-off), armes dont on entendra beaucoup parler pendant la Guerre du Golfe. Vers la fin des années 70, on allait même jusqu’à faire participer nos unités aériennes aux exercices « Red Flag », exercices interalliés d’une durée de plusieurs semaines, d’un réalisme poussé, se déroulant aux USA sur les immenses champs de manœuvres de l’USAF au Nevada. En métropole, à la même période, ces mêmes unités participaient également à de grandes manoeuvres aéroterrestres nationales en terrain libre comportant le déploiement dans la nature de plusieurs divisions de notre armée de terre.

 

Que ce soit aux USA, en métropole ou en Europe avec les alliés, l’activité aérienne de notre aviation de combat augmenta encore d’intensité, une activité conduite dans un environnement opérationnel de plus en plus complexe incluant le durcissement, le camouflage et le desserrement des installations ainsi que la protection NBC et la défense anti-aérienne des bases. La contrepartie a été, au cours des années 70 et 80, des pertes importantes surtout en matériel. Les pertes en équipages, grâce aux améliorations apportées aux équipements de sécurité, furent heureusement plus limitées, même s’il y eut, ici et là, de sérieux coups durs. C’est ainsi qu’en 1982, un escadron de chasse perdit dans la même semaine trois pilotes et trois appareils dont deux par suite d’une collision à très haute altitude et très grande vitesse… sans parler des accidents survenus lors de vols à très basse altitude exécutés dans des conditions météo parfois très médiocres. Paradoxalement, au fur et à mesure que l’on se rapprochait de la fin de la guerre froide, une fin que personne ne voyait venir, le climat opérationnel devenait de plus en plus sévère et le degré de préparation des forces en général et des forces aériennes en particulier de plus en plus élevé et ce, jusqu’à la chute du mur.

 

* * * *

 

Ce court rappel de ce que fut la guerre froide, vu en tout cas du côté des forces aériennes montre que, contrairement aux idées les plus communément admises, ces quarante années de veillée d’armes ont été particulièrement agitées, exigeant de la part aussi bien des états-majors que des exécutants une adaptation permanente à des situations en constante évolution. Stratégies, organisations, déploiements et conditions d’emploi des forces, équipements et armements n’ont pas cessé d’être modifiés. Encore faudrait-il ajouter à ce tableau les actions de nos forces aériennes dans le cadre de notre stratégie d’action extérieure, devenue dès le milieu des années 70 un sous-produit de la guerre froide dans la mesure où il s’agissait de contrer les avancées inquiétantes de la stratégie indirecte soviétique sur la planète. Pendant ces quarante années de guerre froide, par delà les bouleversements des stratégies et des moyens mis en œuvre, nous sommes restés les yeux fixés surtout sur la ligne sombre des Monts de Bohème, prêts à en découdre immédiatement si l’adversaire faisait mine de se lancer dans l’aventure. Cette ligne, nous avons pu finalement la franchir en touristes à partir des années 90, ce qui nous a fait mesurer l’ampleur du succès de nos armes puisque nous  et nos alliés avons su épargner à l’Europe, des deux côtés du rideau de fer, une catastrophe sans précédent en retenant le bras armé de notre redoutable adversaire par nos capacités dissuasives. Ce résultat, au sein des forces aériennes, a été certes chèrement acquis mais il montre que le sacrifice de nos camarades qui ne sont pas rentrés de mission n’a pas été vain.

 

 

 

Général Michel FORGET – mai 2013

 

 

1987 : le président russe Gorbatchev et le président américain Ronald Reagan signent en Islande des accords de diminution des armes stratégiques. L’heure n’est plus à la militarisation de l’Europe.

     Reagan and Gorbachev signing[1]

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Publié le 19 Janvier 2013

 800px-Attaque d Alger par la mer 29 Juin 1830 par Theodore

La prise d’Alger en 1830 (par Théodore Duguin).

 

 

Au carré militaire d’Issy-les-Moulineaux sont enterrés plusieurs tirailleurs, un spahi, des zouaves... Et en cherchant bien, on pourrait y trouver aussi un goumier ! Il ne s’agit pas d’un inventaire à la Prévert, mais de soldats, morts pour la France, qui combattaient au sein de l’Armée d’Afrique.

 

Une armée composée de trois groupes distincts.

 

 511px-GeneralYusuf

Le général Youssouf.

 

Au 19ème siècle, alors que la France connait l’apogée de son empire colonial, nos forces armées sont composées de trois grands ensembles : les régiments et les armes de la France métropolitaine, les troupes coloniales et l’Armée d’Afrique.

Les troupes coloniales sont formées d’unités militaires stationnées dans les colonies, basées sur des soldats locaux (et un encadrement bien souvent de Métropole) chargées d’assurer la défense des territoires d’outre-mer, autres que l’Afrique du Nord.

L’Armée d’Afrique regroupe donc justement ces mêmes troupes mais sur les territoires du Maghreb. Elle dépend d’un seul état-major général. Une autre distinction est d’importance : les régiments de l’Armée d’Afrique sont très majoritairement composés d’Européens (du moins les régiments de zouaves et de chasseurs d’Afrique). Son origine remonte aux sources même de la colonisation en Afrique du Nord : le général de Bourmont débarque en Algérie en 1830 à la tête d’un corps expéditionnaire qui bientôt prendra ce nom d’Armée d’Afrique. Après l’Algérie, viendront les territoires (puis protectorats) de la Tunisie et du Maroc.

 

Unités.

 

·         La Légion étrangère : la Légion Etrangère, fondée en 1831 pour rassembler dans un même corps tous les étrangers des différents régiments de l’Armée française, établit son quartier-général à Sidi-Bel-Abbès, en Algérie. Jusqu’en 1962, date de l’indépendance du pays, les régiments de la Légion, stationnés en Afrique du Nord, font partie de l’Armée d’Afrique.

 

·         Les zouaves : la dénomination de zouave vient du berbère zwava, qui est le nom d’une tribu kabyle. Entièrement composés de métropolitains, les régiments de zouaves se couvrent de gloire partout où ils combattent. Leur réputation commence avec l’arrivée des Français en Algérie en 1830 : les Kabyles fournissaient des soldats aux Turcs sous la régence d’Alger ; avec la domination de la France, ils fourniront le Royaume puis la République. Ces unités étaient également remarquables par l’exigence ultime de leur discipline ; d’où l’expression « faire le zouave » : un zouave est capable de tout faire, sur un simple commandement.

 

·         Les tirailleurs algériens : aussi appelés Turcos, les régiments de tirailleurs avaient un recrutement principalement local (à l’époque on dit indigène). Présents sur tous les fronts entre 1842 et 1964, ils se distinguent par leur bravoure : pendant le premier conflit mondial, les 14 régiments de tirailleurs obtiennent 55 citations à l’ordre de l’armée !

 

·         Les chasseurs d’Afrique : après la conquête de l’Algérie, en 1830, le chef d’escadron Marey-Monge et le cavalier Youssouf créent des régiments de chasseurs à cheval, qui prendront rapidement la dénomination de chasseurs d’Afrique.

 

·         Les compagnies méharistes sahariennes : il s’agissait d’unités de l’Armée française, dont le rôle consistait à contrôler et gérer le Sahara français. Equipées en dromadaires, elles sont les sentinelles du désert. Pendant des années, ces compagnies vont protéger les habitants et les commerçants – caravanes – des pillages de tribus insoumises. Elles se chargent également de répertorier, de cartographier et de pacifier ces territoires.

 

·         Les goums : les goumiers marocains étaient des soldats relevant de tabors (bataillons), et de goums (compagnies), alors unités d’infanterie légère de l’Armée d’Afrique. Formés de marocains, encadrés de métropolitains, les goumiers s’illustrent entre 1910 et 1955, date de l’indépendance du pays. Sous le commandement du général Guillaume, les goumiers sont invincibles, obtenant, entre 1942 et 1945, 17 citations à l’ordre de l’armée.

 

·         Les bataillons d’infanterie légère d’Afrique (BILA) : généralement connus sous le nom de Bat’ d’Af, ces unités font aussi partie de l’Armée d’Afrique (qui elle-même dépendit jusqu’en 1962 de l’Armée de Terre). En 1840, ils se rendent célèbres à la bataille de Mazagran.

 

·         Les spahis : ce terme, d’origine turque (sibahis), veut dire : soldat. A l’origine, ce sont des cavaliers fournis par des tribus plus ou moins inféodées à l’Empire ottoman. Lors des batailles, ils se payent sur le terrain, en pillant allègrement. Le grand Youssouf en fait des cavaliers d’élite.

 

 

Au cœur de tous les conflits.

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Le chef d’escadron Marey-Monge.

 

Les régiments de l’Armée d’Afrique sont parmi les plus décorés de l’Armée française. Ils sont au cœur de la colonisation d’Afrique du Nord et de l’Afrique noire : Afrique Occidentale Française et Afrique Equatoriale Française. Compte tenu de leur tenue au feu, elles sont également envoyées dans les expéditions lointaines : en Crimée en 1856, en Italie trois années plus tard, au Mexique (ou la Légion étrangère connaîtra le combat fameux de Camerone) en 1861. Bien entendu, l’Armée d’Afrique participera au conflit franco-prussien de 1870-1871.

 

Pendant la Première Guerre mondiale, elle enverra plus de 300.000 hommes. Ses unités sont de toutes les batailles. Le général, puis ministre de la Guerre, Adolphe Messimy, dira : « Je laisse à ceux qui me liront le soin de réfléchir à ce qu’auraient été les événements, si Gallieni sur l’Ourcq et Foch aux marais de Saint-Gond, n’avaient pas eu à leur disposition ces troupes d’élite, plein d’élan et fraîches, s’ils auraient pu remporter de justesse les deux succès qui décideront du sort de la bataille décisive et de la France ». A la fin du conflit, plus de 60.000 « Africains » ne reviendront pas…

 

Vingt-deux ans plus tard, les troupes de l’Armée d’Afrique prennent part au second conflit mondial. Présent pendant la Campagne de France, les régiments sont surtout sollicités dans le cadre du Corps expéditionnaire Français en Italie (bataille de Monte-Cassino). En août 1944, sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, l’Armée d’Afrique débarque en Provence et n’arrête sa progression victorieuse qu’en Allemagne, une fois le Reich allemand définitivement à terre.

 

Collectionnant prestige, citations et décorations, voici l’exemple du 8ème régiment de zouaves, recevant la Légion d’honneur :

«Régiment superbe d'héroïsme et de vaillance qui, pendant quatre ans de guerre, sans jamais faiblir, a dressé devant l'envahisseur la foi sacrée d'une troupe qui sait mourir pour la défense de son sol. Entré le 28 août 1914 en contact de l'ennemi, ils manœuvrent en retraite sans faiblir jusqu'au 8 septembre ou les zouaves s'arrêtent et font face. Au château de Mondement et dans les marais de Saint-Gond, ils battent la garde prussienne. Beaux de dévouement, de courage et de sacrifice, ils dressent, dans la boue de Belgique, à Boesinghe et à Nieuport, le mur inébranlable de leurs poitrines. Le 9 mai, le 16 juin et le 25 septembre 1915, sous les ordres du lieutenant-colonel Modelon, ils se lancent à l'attaque de la crête de Vimy et de la butte de Souain. Le 9 juillet 1916, ils se sacrifient et meurent sur les fils de fer de Barleux. Puis, sous les ordres de lieutenant-colonel Lagarde, ils s'emparent, le 17 avril 1917, du Mont-Sans-Nom, réputé imprenable. Le 20 août, ils éloignent à jamais le Boche de Verdun, la citadelle inviolée. L'année 1918 les trouve prêt encore à toutes les audaces et à tous les sacrifices; le 26 avril, ils attaquent Villers-Bretonneux et barrent la route d'Amiens. Les 29 et 30 mai, alors que menaçant et terrible monte le flot ennemi, ils accourent, se sacrifient héroïquement pour défendre la route de Soissons à Paris. Ils sont encore debout, le 18 juillet, pour pousser de l'avant et chasser l'ennemi de Chaudun et de Charantigny. Et c'est en vain que, du 28 août au 15 septembre, l'ennemi essayera de s'accrocher aux falaises de l'Aisne, de tenir Neuville-sur-Margival et le ravin de Vauxaillon, la fougue impétueuse de ceux qui, par sept fois déjà, les ont vaincus, commencera leur défaite. »

 

Décret du 5 juillet 1919 portant attribution de la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur au Drapeau du 8e RMZ - Le Président de la République

 

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Drapeau du 7ème RTA en 1917.

 

 

Sources :

 

- Encyclopédie Universalis, dictionnaire Larousse, encyclopédie Wikipédia.

- André Castelot et Alain Decaux : Histoire de la France et des Français, Larousse.

- Service historique de la Défense – Site « Mémoire des hommes » du ministère de la Défense.

- Pierre Miquel : Les poilus d’Orient, Fayard, 1998 ; La poudrière d’Orient, Fayard 2004 ; Le gâchis des généraux, Plon 2001 ; Les Poilus, Plon, 2000 ; Je fais la guerre, Clemenceau, Taillandier, 2002 ; Les Enfants de la Patrie, Fayard, 2002.

- Les troupes coloniales dans la Grande Guerre – L’Armée d’Afrique, par Léon Rodier.

- L’Armée d’Afrique, Historama, n° 10, 1970.

- Histoire de l’Armée française en Afrique, par Anthony Clayton, Ed. Albin Michel, 1994.

- L’Armée d’Afrique, 1830-1962, par Robert Huré, 1830-1962, ED. Lavauzelle, 1977.

 

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Publié le 28 Septembre 2012

 

North Korea 1948

Char nord-coréen en 1948.

 

Yalta et ses conséquences.

La Conférence de Yalta, en février 1945, rassemble Josef Staline, chef de l’Union Soviétique, Franklin Roosevelt, président des Etats-Unis et Winston Churchill, Premier ministre de Grande-Bretagne. Il s’agit pour ces puissances, qui sont en train de vaincre l’Allemagne nazie et ses alliés, de se donner les moyens d’établir partout où sont installées des troupes ennemies, les bases du rétablissement de la paix. Ceci en langage diplomatique. Traduit en termes d’intérêts, cette conférence consiste aussi et surtout à affirmer un partage de « zones d’influence ».

A Yalta, l’Union soviétique donne également son accord pour se retourner vers l’ennemi japonais, trois mois après l’anéantissement de l’Allemagne. Aussi, le 9 août 1945, au lendemain de sa déclaration de guerre à « l’Empire du soleil levant », les troupes russes pénètrent dans le nord de la Corée pour y chasser les derniers bataillons japonais. Au sud, les Américains font de même dans le courant du mois de septembre 1945 : il a en effet été décidé que le 38ème parallèle servirait de « frontière » entre la zone d’influence soviétique et celle d’influence américaine.

Deux idéologies s’affrontent : au nord, sous influence soviétique, hégémonie est donnée aux idées révolutionnaires communistes. Au sud, en juillet 1948, se déroulent les premières élections : Syngman Rhee (1875-1965) devient président de la République coréenne, lui qui fut déjà par la passé, président du Gouvernement provisoire de la République de Corée, pendant l'occupation japonaise, de 1919 à 1925.

En réponse à ce qui est considéré comme une provocation, en septembre de la même année, la République Populaire de la Corée du Nord est proclamée, et Kim Il-sung (1912-1994) en est le Premier ministre, poste qu'il occupera jusqu'en 1972 avant de devenir président de «sa» Corée, et cela jusqu'à sa mort en 1994.

Inutile de préciser que ces deux partis revendiquent chacun l'intégralité de la Corée...

 

Invasion du sud.

Après avoir reçu les assurances de soutien de Staline et du dirigeant chinois Mao Zedong, Kim Il-sung lancent 135.000 hommes à l’assaut de la frontière du 38ème parallèle. Auparavant, il a pris soin de procéder à un gigantesque tir d’artillerie. Avec l’ouverture des archives soviétiques, il apparait aujourd’hui clairement qu’il s’agit d’une initiative de Kim Il-sung, et non d’une réponse à des tentatives de déstabilisation, comme cela fut souvent indiqué à l’époque, entre autres par une certaine intelligentsia communiste des pays occidentaux. En fait, le Premier ministre nord-coréen couve ce projet depuis sa nomination en 1948.

La Corée du Sud et son allié américain sont totalement pris de cours. Aux Nations unies, l’Union soviétique joue la politique de la « chaise vide » arguant du fait qu’une majorité des membres se réfère davantage des Etats-Unis, et que l’entrée de la Chine communiste est bloquée. Profitant de ce fait, les Américains font voter dans l’urgence deux résolutions – la 83 puis la 84 – établissant un contingent militaire fort de seize pays, dont la Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada, la Turquie, la France, la Belgique, la Grèce (…). En pratique, les Américains sont très largement majoritaire. Le commandement de la force onusienne est confié au général Douglas Mac Arthur, alors commandant des forces US dans le Pacifique. C’est un militaire reconnu, qui a participé aux deux conflits mondiaux et qui vient de se couvrir de gloire dans la guerre contre le Japon.

Il n’est que temps !

En quelques jours, par des attaques surprises sur les villes de Kaesong, Chunchon, Uijongbu et Ongjin, les troupes du nord détruisent en grande partie la petite armée de Corée du Sud, bien faible avec ses 38.000 hommes. C’est même la débandade. Le 28 juin, Séoul tombe à son tour. Les communistes parviennent jusqu'à Pusan – au sud-est de la péninsule – en septembre 1950. Seule une poche autour de cette ville a pu résister au déferlement communiste. Avec cette incroyable avancée, les troupes Nord-coréennes ne parviennent pourtant pas à atteindre ses buts, à savoir la reddition de Sygman Rhee et l'anéantissement total de son armée. Kim Il-sung a pourtant promis à ses alliés une guerre éclair.

 

La reconquête.

 La joie communiste n’est que de courte durée. Les troupes onusiennes de Mac Arthur organisent la contre-attaque, par l’arrivée de soldats majoritairement occidentaux (près de 200.000 hommes) et un appui aérien et logistique d’importance. Les troupes du nord sont alors repoussées jusqu'à la frontière Chinoise à peine deux mois plus tard, en novembre 1950, ce qui donne lieu à l'intervention non officielle de la Chine, qui envoie sur le champ de bataille des «volontaires» – près de 300.000 soldats – commandés par les généraux Lin Biao et Peng Dehuai. Avec ce renfort de taille, les forces de l'ONU sont stoppées nettes. Mieux, Séoul est reprise, ce qui entraîne un exode de près d’un million de Coréens.

Maintenant, au gré des batailles, la guerre de mouvement fait place à une guerre de position. Au moyen du sacrifice de nombreuses troupes, le général américain Ridgway parvient à reprendre Séoul, en mars 1951, et repousse les troupes de Corée du Nord au-delà du 38ème parallèle. Mais le général Mac Arthur ne peut se contenter du statu quo : il propose à son président, Truman, de lancer la bombe atomique sur la Mandchourie afin d’infléchir définitivement la position chinoise. Le président, refusant l’éventualité d’un conflit avec la Chine communiste, démet le général de ses fonctions et nomme Ridgway à sa place, en avril de la même année.

Le conflit s'enlise : les deux parties connaissant leurs lots de victoires et de défaites, bien que les deux camps entrent en négociation parallèle dès cette année-là. Elles se poursuivent d’ailleurs, et ce jusqu'en 1953, année de la disparition de Joseph Staline, le Petit père des peuples. Le 27 juillet 1953, est proclamé l'armistice de Panmunjeom. Il met fin à une guerre qui aura duré pratiquement 3 ans, et fait au minimum un million de morts (différentes sources mentionnent même des chiffres de 2-3 millions de morts).

 

Monclar et le Bataillon français de l’ONU.

 

 

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Le lieutenant-colonel Monclar et le général Mac Arthur.

 

En novembre 1950, le Bataillon français de l’ONU est incorporé au sein du 23ème régiment de la deuxième division de l’infanterie US, sous le célèbre insigne Indian Red. Il est composé de plus de mille volontaires, commandés par un chef de premier ordre : le général Ralph Monclar.

Saint-cyrien, il termine la Première Guerre mondiale au 60ème régiment d’Infanterie avec le grade de capitaine, la Légion d’honneur, 11 citations et une invalidité de 90 % ! Par la suite, il est envoyé en Syrie afin d’y organiser le mandat de la France sur le pays dans les années 1920. Son invalidité ne l’empêche pas d’être l’un des premiers à répondre à l’appel du général de Gaulle, qui lui confie la 13ème Demi-brigade de la Légion étrangère à Narvik (Norvège) en 1940. Peu après, en Syrie, il se refuse à entamer des combats contre les troupes françaises restées fidèles au Gouvernement de Vichy. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, il effectue des missions d’inspection pour la Légion en Algérie, au Maroc, à Madagascar, en Indochine. Au moment de la constitution du bataillon de l’ONU pour la Corée, il se porte volontaire, et échange, pour la durée de sa mission, ses étoiles de général de corps d’armée contre un grade de lieutenant-colonel.

Dès noël 1950, le Bataillon français de l’ONU (BF/ONU) s’installe dans la vallée de Mokkey-Dong, par un froid des plus glaciaux, allant jusqu’à -30°, rendant les armes complètement inutilisables. Dans ces conditions extrêmes, le bataillon perd accidentellement son premier soldat.

En janvier 1951, le Bataillon français participe à une série de combats victorieux, pendant près d’un mois. Après une difficile progression, il s’installe au sud de Chipyong-Ni et d’une voie ferrée, appelé Twin Tunnel, dans le centre de la péninsule, défendue par les 10.000 volontaires Chinois de la 125ème division. Le rapport est donc de 1 à 10 ! Le combat dure près de 14 heures, mais les Français tiennent bon, perdant seulement 30 hommes et une centaine de blessés. Les volontaires Chinois quant à eux déplorent la mort de plus de 1.300 hommes. Ce combat vaut sa première citation à l’ordre de l’Armée française et sa première Citation présidentielle américaine.

Monclar se dirige sur Chipyong-Ni, carrefour stratégique important, isolé face à l’ennemi. Le 23ème régiment US et le BF/ONU sont alors encerclés par 4 divisions chinoises, soit près de 45.000 hommes. Après trois jours de combats, et avec l’aide de l’aviation, les troupes chinoises sont repoussées. Le Bataillon français obtient deux nouvelles citations, à l’ordre de l’Armée et une nouvelle Citation présidentielle américaine. Mais le général Monclar, frappé par la limite d’âge, rentre en France.

 

 Camp Kapyong - 1952 - Cliche - Stanilas Salisz

 Camp Payong – 1952

(Photographie de Stanislas Salisz).

 

Par la suite, le BF/ONU participe encore à de nombreux combats. En mars 1951, la prise de la cote 1037 ouvre la route de Chuchon et d’Honchon, au nord de Séoul. Le 6 avril, il franchit le 38ème parallèle, et arrive deux jours plus tard aux réservoirs de Hwachon. Repoussé par une contre-offensive, il refranchit le 38ème pour s’établir dans la ville d’Inje. En octobre de la même année, après trois semaines de combats, le BF/ONU s’empare de la cote 851 puis du piton Crève-Cœur. S’ensuit une guerre de position. Dans le courant de l’été 1952, le Bataillon français participe au barrage d’une nouvelle offensive chinoise sur Séoul. Placée en avant, la Section des Pionniers, à court de munitions, prend l’initiative d’un corps à corps à coup de pelles ! La Section d’armes lourdes se porte à son secours, désobéissant aux ordres. Mais pour ce fait d’armes, elle recevra sur ordre du Président de la République de Corée du Sud, la haute décoration de l’Ordre du mérite militaire Hwarang, avec étoile d’argent. Puis, le bataillon prend part aux combats du triangle de fer, nom d’un important gisement de minerai de fer entre Kumwa, Chorwon et Pyongyang, dans l’ouest de la péninsule.

C’est à la suite de ses blessures reçu lors d’une de ces batailles, que Jacques Landry, un Isséen de 25 ans, décède le 30 mai 1952. Il était brancardier au sein de la compagnie de commandement du bataillon.

L’année suivante, le BF/ONU est à Songkok et tient pendant plusieurs mois le secteur de Chumgasan, à l’ouest de Gumhwa, dans le centre du pays.

 

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 Jacques Landry et le médecin-capitaine Brottin en Corée.

(Photographie de Rémond Shappacher).

 

 

 

 

Giovanni Gandolfo

Comité du Souvenir Français d’Issy-les-Moulineaux.

 

Sources :

·         La guerre de Corée, Robert Leckie, Ed. Robert Laffont, 1962.

·         Histoire de la Corée, André Fabre, Ed. L’Asiathèque, 2000.

·         La guerre de Corée (1950-1953),Patrick Souty, Presses universitaires de Lyon, 2002.

·         Sites internet :

o    http://commandos-marine.winnerbb.net/

o    http://france-coree.pagesperso-orange.fr/

o    http://bataillon-coree.org/

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Publié le 20 Avril 2012

 

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Adjudant-chef Mohammed El Gharrafi, du 2ème REG, tué en Afghanistan le 29 décembre 2011.

 

 Après les attentats aux Etats-Unis de 2001, avec le soutien des forces de l’OTAN, les Etats-Unis renversent le régime des Talibans en Afghanistan. Ces derniers abritent alors les terroristes d’Al-Qaida et leur chef Oussama Ben Laden.

 

En 2004, la mission des forces de l’OTAN devient l’ISAF (Force Internationale d’assistance et de sécurité) et son but consiste en une aide à la mise en place d’un Etat structuré et fort dans ce pays, sous la présidence d’Hamid Karsaï. Cette mission s’accompagne, comme bien souvent, d’un volet humanitaire et de développement des infrastructures.

 

La France est active en Afghanistan depuis 2001 et compte aujourd’hui 3.400 militaires, placés dans les provinces de Kaboul – la capitale –, de la Kapisa et de Surobi. Depuis 2001, 82 militaires français ont trouvé la mort dans ce pays, et sans parler des dizaines de blessés.

 

C’est l’une des missions du Souvenir Français que de conserver la mémoire de ces militaires morts au Champ d’honneur. Diffusé par Yves Debray, membre du conseil d’administration de l’Association de Soutien à l’Armée Française, voici ce poème écrit Madame Colette Dahais, employée du Corps des Personnels civils de le Défense au Musée du Génie d’Angers.

 

 

« J’avais vingt, trente ou quarante ans

J’étais caporal, capitaine ou adjudant

Et je suis mort en Afghanistan.

 

Sur une terre hostile et lointaine

Je suis parti loin des miens

Défendre la paix, la veuve et l’orphelin

Je n’étais qu’un soldat, pas un héros

Mon engagement c’était ma foi, mon crédo.

 

Qu’ici en France tous le comprennent

Que mes parents et camarade on soutienne

Que les jeunes Afghans grandissent sereins

Que mon sacrifice ne soit pas vain.

 

Adieu maman, adieu chérie, adieu mon tout-petit

Dans la douleur et le chagrin

Pas de revanche ni de colère

C’était mon métier, j’en étais fier

Bien qu’à ma vie, il ait mis fin.

 

J’avais vingt, trente ou quarante ans

J’étais officier, sous-officier ou militaire du rang

Tombé au Champ d’honneur… là-bas en Afghanistan ».

 

 

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Publié le 21 Janvier 2012

 

J. Merchant - 4

 Air Force Academy, Colorado, 1972.

 

Officier au sein de l’USAF.

Après avoir accompli ma formation d'officier en 1964, je fus envoyé à Denver dans l’Etat du Colorado, à l'école d'intelligence de l'Air Force Academy (le « West Point » de l'armée de l'air). Durant six mois, j'appris le métier. Nous avions accès à toutes sortes d'informations classifiées, y compris des photos satellites et des U2 des bases soviétiques, qu’ils aient été à Cuba ou au Vietnam. On me forma à l'intelligence photo aérienne et pendant six mois, je suivis de très près et jour après jour ce qui se passait dans le monde. Nous avions appris beaucoup de choses, même jusqu'à préparer une attaque par bombe d'une cible ennemie. Lorsque je terminai cette formation, je fus envoyé à la Reconnaissance Technical Squadron en Californie du sud. Quant à mes camarades de formation, ils furent mutés à droite et à gauche à des postes d'Intelligence humaine ou électronique.

Ma première mission en tant qu'officier était celle de Chef du Centre d'intelligence de cible (Chief of the Target Intelligence Center), un lieu regroupant des cartes classées secrètes indiquant des lieux à bombarder, et produites par cette organisation.

J'avais, durant cette époque, un petit peu de temps libre, alors je m’inscris dans un programme de Master à l'Université de Californie à Riverside, et obtins peu de temps après mon Master en science politique/relations internationales. C'était aussi à cette époque que naquit notre deuxième fille, Stéphanie. Peu de temps après sa naissance, je reçus les ordres de partir au Vietnam, en septembre 1966. Je fus placé pendant un an à Saigon où j'étais nommé Assistant Branch Chief of Escape and Evasion. J'avais trois soldats sous mes ordres et ils étaient censés obtenir des informations sur le terrain, la géographie, etc. afin qu'on produise ensuite des carnets pour les pilotes au cas où ils seraient abattus et en fuite après s'être éjectés de leurs avions. Les carnets leur indiquaient des endroits "sûrs" et quelles routes prendre pour éviter d'être capturés ou tués par les Vietnamiens du nord, les Bodois du Viêt-Cong.

Mon autre travail consistait à éditer et publier un journal hebdomadaire de 50 pages environ de tous les événements liés aux activités aériennes et d'intelligence, à travers tout l'Asie du sud-est. Des quantités d'informations classifiées arrivaient sur mon bureau tous les jours. Je les triais, les éditais, ajoutais des photos ; puis publiait le journal et le distribuait ensuite à toutes les unités militaires américaines du monde. Le journal avait comme nom WAIS (Weekly Air Intelligence Survey), et était classifié Secret NOFORN.

Pendant mon séjour au Vietnam, mes possibilités pour voyager étaient très limitées étant donné l'information à laquelle j'avais accès. Je ne pouvais voyager que par avion (et pas par hélicoptère). En somme, j'étais plus ou mois astreint à rester à Saigon. Cependant, je fus à une seule reprise détaché de ces restrictions, et on m'envoya en Thaïlande pour y rédiger un texte classifié. Ainsi, je pus passer deux jours à Bangkok et profiter de cette ville. Ce fut merveilleux car Saigon était vraiment une ville en zone de combat avec une atmosphère de tension extrême. Après ces deux journées, on me dépêcha dans le nord de la Thaïlande sur la base de Korat où étaient stationnés les Wild Weasels (http://www.wildweasels.org/) pour y passer quelques jours. Les Wild Weasels étaient ceux qui volaient au-dessus du nord du Vietnam à la recherche des radars Fan Song qui contrôlaient les missiles SAMS (missiles terre-air). Leur travail, incroyable, consistait à s'offrir en tant que cible aux SAMS, pour ensuite bombarder le radar Fan Song dans le but de détruire l’ensemble du site. C'était une mission très périlleuse et mon rôle était de passer un peu de temps avec eux et écrire leur histoire pour le WAIS. Peu de temps après, je fus renvoyé aux Etats-Unis, et à nouveau affecté à la base de March. Je reçus la médaille de bronze pour ma mission au Vietnam.

A March, je ne repris pas mon emploi d’origine, car je fus nommé Officier de Communication pour le général de la base. C'était un travail extraordinaire, et je fus exposé à davantage d'informations et de sources classifiées. Nous étions en 1967-68 et je communiquai au général, mon supérieur, des éléments à propos de la « révolution en France et de la disparition du général de Gaulle ». Nous savions qu'il était en Allemagne avec les forces militaires. Ce fut aussi l'époque de la révolution Tchécoslovaque contre l'Union soviétique qui écrasa si brutalement le soulèvement. Ce qui était le plus intéressant pour moi fut mon accès à toutes les photos des satellites et des avions, toute l'intelligence, et tous les rapports et analyses de la CIA (Central Intelligence Agency). Mon travail consistait à transmettre l'ensemble des ces informations au général.

 

A la United Air Force Academy.

Ma mission à la March Air Force Base se termina à la fin de 1968, date à laquelle je fus sélectionné pour enseigner à l'United States Air Force Academy au Colorado. J'étais donc professeur assistant d'Histoire, et je me spécialisai dans l'Histoire européenne. Cela ne m’empêcha pas d’enseigner deux autres cours : « Histoire des révolutions" et "La Guerre froide". C'était un moment difficile car on attendait de nous non seulement un service d'enseignement complet mais la prise en charge de nombreuses autres responsabilités. En conséquence, je devins l'Officier exécutif et personnel du Département des 33 professeurs et 5 secrétaires. Mes tâches consistaient à gérer le département au quotidien et partir à la recherche de nouveaux enseignants. Je m’inscris aussi dans l'Ecole doctorale de l'Université de Denver en vue d'obtenir mon doctorat, et j'y allais donc plusieurs fois par semaine pour assister aux séminaires (à une heure de voiture de l'Air Force Academy). Ce fut difficile, mais « rentable » si je puis écrire, car je décrochai mon doctorat. Ma recherche et ma thèse portaient sur Napoléon Bonaparte : « Evolution et opérations de l'administration napoléonienne : Nice 1792-1810 ».

Suite à cela, on me proposa un poste d'enseignant à Cranwall (haut lieu de l’enseignement de la Royal Air Force en Angleterre), et un poste d'Officier des affaires militaires/politiques au quartier général du SHAPE, mais ma femme ne souhaitait ni l'un ni l'autre, alors nous nous contentâmes d'un poste à Sacramento en Californie, à la McClellan Air Force Base. Ce n'était pas très « folichon » comme mission. Sauf à une seule fois : c’était en 1973. Les Soviets menaçaient de s'immiscer au Moyen-Orient et les Etats-Unis mirent toutes les forces armées en alerte. Mon commandant, qui avait lancé plusieurs fois ses avions sur de nombreuses missions, ne connaissait pas les enjeux. Moi seul étais au courant, mais je ne pouvais communiquer ce que je savais qu'au général, même pas à mon propre commandant.

 

 J. Merchant - 5



McClellan Air Force Base, Sacramento, Californie.

 

 

Professeur à l’Université de Californie.

 

 

La seule chose positive qui est sortie de cette mission à McClellan Air Force Base c'est qu'elle me confirma dans mon désir de prendre ma retraite de l'armée de l'air.

 

Par la suite, je travaillai tout d'abord pendant sept ans comme fonctionnaire public pour l'Etat de Californie. Je fus ensuite sollicité par l'Université de Californie à Sacramento où on me demanda de prendre un poste de professeur. J'acceptai bien volontiers, et après vingt-et-un ans d'enseignement je pris ma retraite définitive.

 

Mes deux filles, Jennifer et Stéphanie ont bien grandi. Elles sont devenues de véritables francophiles. La plus jeune, Stéphanie, est professeur de français dans un lycée en Californie et a deux enfants, Philippe et Christian. L'aînée, Jennifer, est professeur à l'Université Paris II, avec également deux enfants, Simon et Justine. Ma deuxième femme, Sylnovie, et moi-même avons acheté un appartement à La Rochelle en 2000, et nous y allons tous les ans. Je m’y sens bien. Comme une sorte de retour à mes racines. Je peux aujourd’hui dire que je connais la signification profonde de l'expression l’amour du clocher.

 

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La Rochelle, France, 2011.

 

 

 

NDLR :

Ces articles sur Jack Merchant sont dus également à Jennifer Merchant-Weil – isséenne – que nous remercions vivement pour son aide précieuse et pour la traduction. Professeur d’anglais appliqué aux sciences politiques et administratives à la faculté de Paris Panthéon-Assas, Madame Merchant-Weil est l’épouse de François Weil, directeur de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

 

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Publié le 15 Janvier 2012

 

J. Merchant - 2

March Air Force Base, Californie, 1966.

 

 

S’engager dans l’armée.

 

Notre histoire familiale a débuté par des voyages au long cours ! Mon ancêtre français, Jean Marchand, quitta La Rochelle au 17ème siècle pour s'installer dans la « Nouvelle France » au Canada. Puis, l’un de ses descendants quitta le Canada pour s'installer à Rutland, dans le Vermont aux Etats-Unis, là où mon propre père est né et a été élevé. C’est à cette époque que notre nom est changé en « Merchant » par une institutrice de l’école primaire car selon elle « Marchand » sonne trop « étranger ». Plus tard, mon père épousa une jeune irlandaise, Mary Elizabeth Whelan originaire de County, dans le Kilkenny. Je suis né en 1934 à Troy, état de New York. Depuis mon plus tendre souvenir, j'ai toujours voulu voyager, surtout en Europe, et plus particulièrement, en France.

 

A l’âge de 15 ans, j'abandonnai le lycée. A cette époque, les Etats-Unis étaient engagés dans la guerre de Corée, et tous mes camarades et moi-même ne rêvions que d'une chose : nous enrôler dans les forces armées et partir pour nous battre. Nous avions alors tout essayé – l'armée de terre, les "Marines", les forces navales, mais les effectifs étaient déjà au complet. On nous conseilla de nous présenter dans une nouvelle branche des forces armées, les forces aériennes (USAF pour United States Air Force). Nous suivîmes le conseil immédiatement, et nous fumes pris. Je n'avais que 16 ans à l'époque, et bien entendu je mentis sur mon âge – et cela fonctionna !

 

Pendant trois mois, se déroula la formation initiale. Elle avait lieu au nord de l'Etat de New York. Après une longue série d'examens et d'évaluations, on m'indiqua que j'étais mieux fait pour « l'Administration », et on m'envoya à l'Université A&M dans l'Etat d’Oklahoma pour apprendre à devenir secrétaire. Après l'obtention de mon diplôme en 1952, j'eus la chance d'être sélectionné pour partir à Wiesbaden en Allemagne au Quartier Général de l'USAF en Europe. Je fus affecté au Centre de la messagerie et mon travail servait à surveiller la machine à télé-impression qui recevait et envoyait toutes les correspondances classifiées (secrètes) et non-classifiées de et vers toutes nos bases militaires. Mon travail consistait à déterminer quelle agence avait besoin de telle ou telle information afin d'agir en concordance avec le message transmis. En conséquence, j'avais accès à des informations "top secret", ce qui limitait mes déplacements et mes voyages en Europe. Par exemple, je n'avais pas le droit d'aller à Berlin ou dans n'importe quel pays de l'Europe de l'est. La Guerre froide prenait de l'ampleur, et il était tout le temps question d'une éventuelle invasion des troupes de l’Armée Rouge. Je me souviens que j'avais aussi comme tâche de conduire un bus rempli d'Américains qui travaillaient au Quartier général, y compris le Vice-Commandant, le général Bradley (le vainqueur de la bataille de Normandie en 1944), à travers le Rhin vers des lieux plus sûrs à Mainz. C’était une mission de première importance à réussir en cas d’alerte. Dans un but d'entraînement, je recommençai l’exercice à plusieurs reprises. Nous étions vraiment sur le qui-vive à l’idée d’une invasion communiste. Cela n'arriva jamais. Cette mission et le lieu furent réellement intéressants pour le jeune célibataire que j'étais.

 

Mais célibataire, pas pour longtemps ! C’est également à Wiesbaden que je rencontrai ma future femme. Son père était citoyen français (d'origine italienne) et le responsable du Restaurant/Club des officier de l'USAF à Wiesbaden. Avec eux, je pus voyager à Paris et à Cannes. Après quatre ans, je fus envoyé à Albany dans l'Etat de Georgie aux Etats-Unis en tant que Clerc Principal (Chief Clerk) d'une branche de combat stratégique aérien. Malheureusement, ce n'était pas l'Europe. Aussi, dès que la première opportunité se présenta, je me portai volontaire. Ainsi fus-je muté à Paris…

 

A Paris.

 

Paris en 1957 : nul besoin de porter l'uniforme. Je le remplaçai volontiers par des vêtements de ville. D’un côté, je gagnai plus d'argent et l'économie française était en pleine croissance : une vie fantastique, quoi ! Mais d'un autre côté, la révolte hongroise venait d'être brutalement réprimée par l'Union soviétique quelques mois auparavant. La Guerre froide battait son plein et les tensions étaient fortes entre les Etats-Unis et l'Union soviétique. En France, beaucoup de gens avaient peur de la CGT. Le syndicat pouvait changer radicalement la politique dans le pays. De plus, tous les jours aux actualités, on entendait parler des heurts et violences en Algérie. Nous étions, nous militaires américains, censé gardé un œil très attentif sur tous ces événements. Nos supérieurs nous rappelaient systématiquement la manière dont nous devions nous comporter afin de ne pas attirer l'attention sur nous. Cela n'empêcha pas de nombreux citoyens français de nous lancer des cris « US Go Home ! ». Je me souviens des nombreuses alertes, avec des phares puissants scrutant le ciel à la recherche d'avions hostiles prêts à lâcher des bombes à cause des événements en Algérie.

 

En 1958, le général de Gaulle arriva pour former un nouveau gouvernement car la guerre en Algérie risquait de provoquer une guerre civile sur le territoire français entre ceux qui souhaitaient l'indépendance de la colonie et les autres qui voulaient que l'Algérie demeure une partie de la France.

 

Malgré ces événements inquiétants, j'arrivai à mener une vie relativement normale. J'épousai la jeune femme française que je fréquentais en Allemagne, et notre premier enfant naquit à l’hôpital américain de Neuilly-sur-Seine. C’était une fille, que nous prénommâmes Jennifer. Je commençai également à suivre des cours du soir à l'université.

 

 

A la California Institute of Technology.

 

Après trois ans à Paris, on me proposa une mission d'enseignement à la California Institute of Technology à Pasadena pour les étudiants en ROTC (Reserve Officers Training Corps). Il s'agissait des meilleurs étudiants et futurs ingénieurs et scientifiques du pays, et notre but était de convaincre le plus grand nombre de se vouer à une carrière au sein de l'armée de l'air. Nous n'avions jamais eu beaucoup d'étudiants, par conséquent j'avais pas mal de temps libre, et mon commandant me suggéra de poursuivre mes propres études afin d’obtenir un diplôme. Mission accomplie et deux ans plus tard, j'obtins mon diplôme d’Associate of Arts (l'équivalent de l'ancien DEUG français). A l'époque, l'armée de l'air dispensait des bourses d'étude. En cas de sélection, l'on pouvait poursuivre ses études jusqu'à l'obtention d'une licence et suivre ensuite une formation de trois mois pour devenir officier. Je fus pris, et grâce à mes expériences en Allemagne et en France, mon travail dans le renseignement, je fus sélectionné pour obtenir mon diplôme en relations internationales avec comme objectif de travailler plus tard dans le domaine de l'intelligence militaire.

 

 

NDLR :

Ces articles sur Jack Merchant sont dus également à Jennifer Merchant-Weil – isséenne – que nous remercions vivement pour son aide précieuse et pour la traduction. Professeur d’anglais appliqué aux sciences politiques et administratives à la faculté de Paris Panthéon-Assas, Madame Merchant-Weil est l’épouse de François Weil, directeur de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

 

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Publié le 10 Décembre 2011

 

Rafale-St-Dizier-Le Monde

 

Un Rafale de l'armée de l'air décollant de la base de Saint-Dizier pour se diriger sur la Libye (copyright le Monde).

 

Le 19 mars 2011, dès l’ordre d’engagement donné par le Président de la République, 36 heures après le vote au conseil de sécurité de la résolution 1973 autorisant le recours à la force en Libye pour assurer la protection de la population civile, des Rafale, Mirage 2000D et Mirage 2000-5 de l’armée de l’air décollaient de leurs bases de métropole (Saint-Dizier, Nancy et Dijon) pour des raids allers et retours sans escale au dessus de la Cyrénaïque, soit des missions de près de sept heures comportant plusieurs ravitaillement en vol. Ces raids bloquaient les forces de Kadhafi, sauvant la population de Benghazi du massacre qui se préparait. Redéployées progressivement par la suite sur les bases de Solenzara en Corse, de Sigonella en Sicile et de Souda en Crète, les unités aériennes de l’armée de l’air ont poursuivi leur engagement sans interruption pendant 226 jours, c’est-à-dire jusqu’à la fin officielle des opérations, le 31 octobre dernier. Au cours des milliers de sorties qu’elles ont effectuées, les unités aériennes n’ont subi aucune perte. Les centaines d’interventions feu qu’elles ont conduites ont toutes été réalisées avec des armes guidées de très haute précision. Aucun dommage collatéral n’a été déploré.

L’armée de l’air a fait ainsi une démonstration particulièrement frappante de ses capacités d’intervention, même si les médias n’en ont fait entendre qu’un faible écho. Raison de plus pour revenir sur la genèse de telles capacités, résultantes d’un certain nombre d’ avancées opérationnelles et techniques remarquables conçues et/ou exploitées par des personnels de qualité, que ce soit au niveau  des commandements, des états-majors ou des unités.

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Il faut remonter aux premières années 60 pour entendre parler de stratégie d’action extérieure , quelque peu masquée, il est vrai, par l’importance et la priorité accordées alors à la stratégie de dissuasion nucléaire, à la montée en puissance de la première composante des forces nucléaires stratégiques, à la restructuration et au redéploiement des forces aéroterrestres et aux nouvelles relations à établir avec l’Otan dont nous n’allions pas tarder à quitter l’organisation militaire intégrée (1966). Et pourtant, c’est bien dès cette époque qu’ont été définis pour notre pays les premiers éléments d’une stratégie d’intervention hors métropole.

Au début, il s’agissait essentiellement d’être capable de venir en aide, sur leur demande, aux états africains issus de nos anciennes possessions, états désormais indépendants mais encore fragiles avec lesquels la France avait passé des accords de coopération et même, pour certains d’entre eux, des accords de défense. Dans ce contexte, seuls étaient envisagés des déploiements de forces modestes, en vue d’opérations de faible intensité et de courte durée (1). Pour cela avait été conçu pour chacune des trois armées un système de « cellules d’intervention », cellules légères, susceptibles d’être retenues en totalité ou en partie pour mettre sur pied et déployer rapidement une force adaptée à la situation du moment (2). Ces cellules ont pris nom de « Guépard » pour l’armée de terre, de « Tarpon » pour la Marine et de « Rapace » pour l’Air. Sans entrer dans le détail, les cellules Rapace prévoyaient un maximum de douze appareils de combat avec l’environnement technique et logistique adapté, le tout étant transporté par avion. Le problème, à l’époque, était que les avions prévus – des « Vautour »(3) pour l’attaque et l’appui et des « N2501 » pour le transport – avaient les uns et les autres les pattes courtes tandis que la capacité d’emport des Nord 2501 était limitée, ce qui obligeait ces derniers à mettre en œuvre un flot d’appareils relativement important pour répondre à des besoins même limités. Le livre blanc de 1972 expose clairement le concept. Cet inconvénient était d’autant plus pénalisant que le transport aérien avait aussi la charge d’opérer au profit des cellules Guépard de l’armée de terre. Dans ces conditions, atteindre depuis la métropole  aussi bien Dakar que N’Djamena et plus encore Bangui ou Libreville imposait de multiples escales, d’où des délais pour obtenir les autorisations des pays concernés tandis que le choix des itinéraires était restreint, les contournements de pays non coopératifs ne pouvant qu’augmenter les délais de mise en place ... et le nombre d’escales. En un mot, les moyens prévus par l’armée de l’air étaient encore peu adaptés aux contraintes de la stratégie alors envisagée. Cet inconvénient, si on ne faisait rien, ne pouvait que s’aggraver avec le temps.

Après la fin de la guerre froide et la disparition de l’URSS, totalement inattendues l’une et l’autre, l’instabilité, loin de s’apaiser, allait s’aggraver pour des raisons très différentes, aussi bien en Europe qu’ailleurs. En Europe, si l’ordre ancien, détestable, n’était plus, en revanche c’est le désordre qui s’était installé. Le retrait soviétique avait mis à découvert un ensemble de pays appauvris, sinon ruinés et instables sur fond de problèmes de frontières, de religions, de régionalisme ou de nationalités. C’était là une source de crises sévères dont celles des Balkans sont encore dans toutes les mémoires (Croatie en 1991, Bosnie à/c de 1992, Kosovo en 1999). Hors d’Europe, Soviétiques et Américains avaient réussi pendant la guerre froide à bloquer certains conflits extérieurs, dès lors que ceux-ci étaient susceptibles de déraper et de provoquer un affrontement direct et majeur entre eux (cas de la guerre du Viêt-Nam, du Kippour en 1973, de la guerre Irak-Iran à compter de 1979...). Ces « verrous » ayant sauté avec la fin de la guerre froide, l’instabilité s’est aggravée notamment dans les pays s’étendant en arc de cercle du Maghreb à la Corée du nord en passant par le Moyen-Orient, par les républiques caucasiennes et celles d’Asie centrale, tandis que Saddam Hussein crut que le moment était venu pour lui de se lancer dans une politique d’expansion au détriment de ses voisins avec la conséquence que l’on sait: Deux guerres de première grandeur, l’une à laquelle la France a participé (Le Golfe 1991) et l’autre où elle est restée à l’écart (Guerre en Irak de 2003). D’autre part, certains pays, en Afrique notamment, avaient perdu au lendemain de la chute du mur, toute importance stratégique et étaient abandonnés à eux mêmes. L’anarchie s’est alors étendue offrant un terrain propice aux mouvements extrémistes, en particulier religieux, tandis qu’en Afghanistan, les talibans offraient aux terroristes du monde entier toutes facilités pour s’entrainer chez eux. Le drame du 11 septembre 2001, la guerre en Irak, puis la guerre en Afghanistan en ont été les conséquences. Dans un tel contexte, le domaine de nos interventions extérieures s’élargissait encore. Il imposait à l’armée de l’air, entre autres, la généralisation progressive au cours des années 90 de l’aptitude au ravitaillement en vol de sa flotte aérienne de combat, l’acquisition de quatre avions ravitailleurs supplémentaires et pour le transport, l’acquisition de quatorze C130H (15 tonnes sur 5000 km) suivie de celle d’Airbus A310 et A340 afin de renforcer les capacités de soutien logistique des forces projetées.

Ces crises et guerres de l’après guerre froide ont des caractéristiques communes :

 

·         - Elles se traduisent le plus souvent par des interventions à moyenne sinon à haute intensité pour certaines d’entre elles, c’est à dire conduites contre un adversaire disposant de systèmes de défense modernes ou, au minimum, faisant appel aux ressources de la haute technologie ( Kosovo, Golfe, Afghanistan , Libye tout récemment) (6) et ce, au milieu d’une population qu’il s’agit de protéger, ce qui impose des règles d’engagement drastiques et des actions feu d’une extrême précision.

 

·         - Non seulement les interventions se déroulent loin de notre territoire, mais encore s’inscrivent elles de plus en plus dans la durée (45 jours pour la guerre du Golfe en 1991; 78 jours pour l’offensive aérienne au Kosovo et en Serbie en 1999; 226 jours en Libye). D’où l’importance accordée au soutien opérationnel technique et logistique des forces engagées.

 

·         - Le cadre de ces interventions est le plus souvent multinational et/ou interallié, ce qui complique la structure des états-majors et organismes de conduite et de contrôle des opérations, tandis que le contrôle du pouvoir politique national doit rester très serré dans la mesure où les opérations se déroulent sans état de guerre déclaré. D’où pour les responsables militaires, comme pour les exécutants, une prise en compte permanente du contexte politique dont ils doivent bien comprendre les données, condition indispensable pour garder la maîtrise de la force et respecter strictement la discipline de l’ouverture du feu.

 

·         - Enfin et surtout, si les opérations ont toujours eu un caractère interarmées, elles n’en sont pas moins caractérisées par le rôle majeur de l’engagement des forces aériennes, notamment dans la phase initiale des interventions, comme cela  a été le cas dans la guerre du Golfe, (cinq semaines d’offensives aériennes suivies de quatre jours d’intervention aéroterrestre), au Kosovo (78 jours d’offensive aérienne précédent le déploiement des forces de l’Otan dans la province), en Afghanistan lors de l’offensive US de la fin 2001 destinée à chasser les talibans de Kaboul et tout récemment en Libye comme cela a été évoqué en entrée de cet article. La réactivité et la vitesse d’intervention de nos forces aériennes se sont imposées ainsi comme des facteurs de succès essentiels. Encore faut-il que ces forces soient en mesure d’intervenir non seulement vite et loin, mais encore en toute sécurité pour elles mêmes, pour les troupes amies qu’elles sont amenées à appuyer, directement ou indirectement ... et pour les populations, c’est à dire en évitant tout risque de dommages collatéraux, toutes conditions de mieux en mieux remplies grâce aux avancées enregistrées dans les domaines des équipements et des armements.

                                                                        °°°

Les contraintes précédemment rappelées ont imposé en effet une évolution progressive et profonde des caractéristiques des forces aériennes engagées. Il y a loin désormais entre les moyens somme toute modestes et aux capacités limitées retenus pour les forces aériennes d’intervention dans les premières années 60 (Vautour/N2501) et ceux d’aujourd’hui, caractérisés, surtout pour l’aviation de combat, par les très hautes performances des vecteurs, de leurs équipements et de leur armement, capables d’opérer dans un environnement opérationnel, technique et logistique complexe, le plus souvent multinational, à plusieurs milliers de kilomètres des bases de stationnement. Ces moyens ont fait en Libye la preuve de leur efficacité, c’est à dire de leur réactivité, de leur capacité de recueil, de traitement et de transmission du renseignement, de la sélectivité enfin et de la précision de leurs frappes. Pour l’armée de l’air, c’est là la conséquence des progrès enregistrés dans trois domaines: la généralisation déjà évoquée de l’aptitude au ravitaillement en vol de ses avions de combat; le développement de munitions air-sol guidées de très haute précision; l’exploitation enfin des possibilités offertes par les nouvelles techniques du traitement de l’information.

 

Au début des années 60, la technique du ravitaillement en vol était certes connue, mais elle n’était appliquée, et ce depuis 1964, que dans les forces aériennes stratégiques équipées de Mirage IV. Sous la contrainte de notre stratégie d’action extérieure, l’aviation tactique a cherché à exploiter cette technique d’abord dans les unités de F100 (7), appareil prévu pour figurer dans les cellules d’intervention Rapace en remplacement des Vautour. C’est ainsi qu’en février 1969 trois F100 réalisaient le premier raid à longue distance Toul/Dakar et que deux ans plus tard, fin 1971 une autre cellule de trois F100 ralliait Madagascar via Istres, Fort Lamy (N’Djamena) et Djibouti. C’est néanmoins avec la mise en service du Jaguar, à partir de 1975, laquelle succédait à l’arrivée dans les unités de transport, à la fin des années 60, du C160 Transall que l’armée de l’air a disposé des moyens beaucoup mieux adaptés aux contraintes des interventions extérieures de l’époque. Le trio Jaguar/C160/C135F (8) s’est en effet illustré dans la quasi totalité des opérations conduites jusqu’à la fin de la guerre froide, opérations dont il a constitué le fer de lance. Le ravitaillement en vol de notre aviation de combat couplé avec les  capacités accrues de notre flotte de transport a eu d’autres conséquences souvent occultées et dont la mise en évidence s’impose.

Alors que jusqu’ici on voyait surtout dans la technique du ravitaillement en vol des avions de combat tactiques le moyen d’assurer un déploiement rapide de ces derniers sur les théâtres les plus lointains, l’opération conduite en Mauritanie fin 1979 à partir de Dakar avec une poignée de Jaguar pour contraindre le Polisario à cesser ses raids au cœur de ce pays a révélé que cette technique permettait aussi – et surtout – d’atteindre des objectifs même très lointains – c’est à dire à plus de 1.200 kilomètres de la base de départ avec retour sans escale sur cette dernière (9). Grâce à la mise en service, dans les mêmes années 70 d’un nouvel appareil de transport tactique déjà mentionné, le C160 Transall caractérisé par une capacité d’emport plus importante et une plus grande  distance franchissable, démonstration était faite de la possibilité de soutenir depuis la métropole des détachements d’appareils de combat déployés sur des terrains très éloignés et exigeant ainsi sur place un soutien en personnels allégé. De nouvelles perspectives d’interventions étaient ainsi ouvertes, imposant un nouveau style aux opérations extérieures. L’armée de l’air était amenée du coup, on le sait, à étendre dans un premier temps la capacité de ravitaillement en vol aux Mirage F1 nouvellement mis en service avant de l’étendre ensuite  à l’ensemble de la flotte de combat.

La technique du ravitaillement en vol a permis également  de diminuer dans une large mesure  les inconvénients nés de l’obligation d’obtenir les autorisations de survol (10)  et d’escale nécessaires au déploiement de forces aériennes destinées à opérer  sur un théâtre extérieur, une contrainte souvent avancée pour minimiser les capacités d’interventions de l’Armée de l’Air. A partir du moment où les distances franchissables tant des avions d’armes que du transport se chiffrent  en plusieurs milliers de kilomètres,  le nombre d’escales nécessaires au déploiement  sur des théâtres éloignés diminue voire s’annule tandis que s’élargit le choix des itinéraires possibles, en incluant notamment la possibilité d’emprunter des itinéraires maritimes. Ainsi, à l’occasion d’une mise en place d’urgence de Jaguar  au Gabon, en 1982, les appareils fidèlement suivis par leur ravitailleur C135F et leur C160 n’ont emprunté que des itinéraires maritimes avec une seule escale à Dakar. Aujourd’hui, pour rallier l’Afghanistan, nos Rafale et Mirage 2000D ont le choix entre deux itinéraires, l’un “continental” via la Turquie, l’autre “maritime” via Djibouti, les deux ne comportant également qu’une seule escale.

Cette même technique offre aussi une plus grande possibilité de choix des terrains de déploiement des forces aériennes prévues pour telle ou telle opération. Grâce aux rayons d’action évoqués, un tel terrain peut, si nécessaire, se situer hors du théâtre d’opérations, à plus d’un millier de kilomètres des zones d’intervention envisagées. A titre d’exemple, en 2002, les premiers Mirage 2000D destinés à opérer au dessus de l’Afghanistan ont été déployés sur le terrain de Manas, au Kirghizistan, à plus de mille kilomètres de la zone prévue d’intervention, avec, en prime, entre les deux, la chaîne de l’Himalaya à franchir ! Un tel avantage est d’autant plus apprécié qu’aucune intervention extérieure n’est concevable aujourd’hui sans que les forces ne disposent d’un aérodrome terrestre, qu’il soit implanté au cœur du théâtre ou à l’extérieur, aérodrome indispensable en effet en toute hypothèse aux avions lourds, de transport, ravitailleurs, de guerre électronique, AWACS, sans lesquels il n’est pas possible d’opérer aujourd’hui. Ces aérodromes permettent également aux avions de combat qui y sont déployés de décoller avec le maximum de charges, dès lors que la ou les piste(s) ont la longueur suffisante, ce qui est le cas aujourd’hui pour la plupart des aérodromes modernes répartis sur la planète.

Le développement des armes air-sol guidées de très haute précision est le deuxième facteur qui a bouleversé les conditions d’emploi des forces aériennes tout en  multipliant leur efficacité. C’est pour les besoins de la guerre au Viêt-Nam que de telles armes ont été développées par les américains. Elles ont fait leur apparition sur ce théâtre dans les premières années 70. Il s’agissait essentiellement d’armes à guidage laser susceptibles d’être tirées à « distance de sécurité » (stand-of), c’est à dire en évitant à l’avion tireur de survoler son objectif, tout en étant d’une extrême précision. Le 13 mai 1972, le pont de Than Hoa était attaqué et détruit par un seul raid de huit chasseurs « Phantom » de l’USAF armés de tels missiles, alors qu’entre 1965 et 1968, ce même pont avait subi de multiples attaques à la bombe classique sans autre résultat pour les américains que de perdre dix appareils du fait de la défense adverse. C’était là une révolution de première grandeur dans le domaine tactique, révolution appelée à s’étendre au domaine stratégique. C’est ainsi que  les premiers raids aériens qui ont marqué le début de la guerre du Golfe dans la nuit du 16 au 17 janvier 1991 ont été conduits, entre autres, par des bombardiers géants B52. Ceux-ci n’ont pas dévasté la capitale en larguant en aveugle des « tapis de bombes » comme au bon vieux temps. Ils ont visé au contraire des objectifs ponctuels – centres de commandement, nœuds de transmissions – situés en plein cœur de la ville, objectifs neutralisés en tirant des missiles air-sol guidés d’une précision décamétrique, sans causer de dommages collatéraux notables. Le B52, symbole du bombardement par tapis de bombes devenait le symbole des frappes dites chirurgicales même si toutes n’ont pas mérité ce qualificatif ! Il n’est pas inutile de rappeler que l’armée de l’air avait su tirer la leçon de l’expérience US au Viêt-Nam en développant pour ses Jaguar un missile air-sol à guidage laser (AS30L), missile utilisé pendant la guerre du Golfe contre des objectifs tactiques (hangars d’aérodromes militaires, navires). Elle fut la seule à utiliser de telles armes, à côté de l’USAF.

Bombes, propulsées ou non, et missiles guidés de précision sont désormais à la base des capacités offensives tactiques et stratégiques des forces aériennes, dont les nôtres, capacités dont l’importance est fondamentale dans la stratégie d’action extérieure Le développement et le perfectionnement de ces armements sont spectaculaires. Leur portée et leur précision – du décamétrique, on est passé au métrique – ne cessent de croître et leur emploi devient de plus en plus indépendant des conditions météo ou de la luminosité par le recours aux systèmes de guidage  GPS/inertiel, infrarouge ou par corrélation d’image. Leur engagement se traduit en termes non seulement d’efficacité mais aussi d’économie des forces, avec les conséquences que l’on sait sur le format de ces dernières. Que ce soit au niveau tactique ou stratégique, un nouveau style de guerre aérienne se précise désormais. Les attaques massives plus ou moins dévastatrices pour l’environnement font place aux frappes ponctuelles, réduisant de façon drastique les dommages collatéraux, frappes conduites par un nombre limité de vecteurs dont la vulnérabilité aux défenses adverses devient plus faible grâce à la portée de plus en plus grande de leur armement (11). Ce style est d’autant plus recherché que nous vivons une époque où les interventions sont conduites non pas dans le cadre de la défense directe de la mère-patrie mais dans celui d’actions extérieures visant à éliminer des fauteurs de troubles susceptibles de mettre en cause indirectement nos intérêts et ce dans des territoires plus ou moins lointains dont les populations ne sauraient être victimes des actions conduites par nos propres forces. Le résultat en est un emploi de plus en plus large des bombes et missiles guidées de précision: De 8% de la totalité des munitions air-sol tirées pendant la guerre du Golfe (1991) on est passé à 35% pendant la campagne aérienne du Kosovo, à 60% pendant la première campagne aérienne en Afghanistan (2001) et à 100% pendant les opérations en Libye. Au cours de ces quatre campagnes, la proportion de bombes ou missiles guidés de précision à capacité « tous temps » n’a pas cessé non plus de croître, passant respectivement de 0% à 3%, puis 30% et plus encore pendant l’opération Harmattan (12).

De telles capacités donnent enfin à la notion de “diplomatie aérienne” (13) une réalité qu’elle n’avait pas jusqu’ici. Elle est un volet particulier de la stratégie d’action extérieure. Par diplomatie aérienne en effet, dans son aspect “coercitif” (14) il s’agit de conduire des actions offensives ciblées appuyant une démarche diplomatique, c’est-à-dire dont le but est moins de neutraliser des forces adverses qu’à influencer  directement le pouvoir politique du pays visé. Ce qui s’est passé lors de la deuxième phase de l’offensive aérienne au Kosovo en 1999 en est un exemple. Le but des coalisés était d’amener le président Milosevic à stopper l’exode forcé de la population albanaise du Kosovo, à évacuer ses forces de cette province où devaient être déployées celles de l’Otan, le tout sous la pression des seules forces aériennes. La première phase de l’offensive avait été un échec dans la mesure où elle visait les forces serbes présentes au Kosovo, forces qui se mêlaient au flot des réfugiés albanais ou qui restaient camouflées, rendant dans un cas comme dans l’autre inopérante l’action de nos forces aériennes. Celle-ci se transformait, dans une deuxième phase des opérations, en raids stratégiques visant des objectifs au cœur de la Serbie, notamment Belgrade, objectifs soigneusement ciblés en fonction des réactions du chef d’état serbe et ce, sans causer de dommages collatéraux à la population. La destruction de tel ou tel objectif, en réponse à une déclaration ou à une attitude données du dirigeant serbe traduisait une volonté politique de ne pas se laisser impressionner par ces dernières. C’est l’extrême précision des raids qui a permis de conduire une telle stratégie relevant de la diplomatie aérienne coercitive laquelle a finalement amené Milosevic à accepter le déploiement au Kosovo  de forces de l’Otan (juin 1999).

Intervenir les premiers, vite et loin, de façon sélective, dosée, sans risques de bavures, avec des forces aériennes de combat et de transport dont les vecteurs deviennent de moins en moins nombreux au fur et à mesure de l’accroissement de leurs performances est une chose. Encore faut-il au préalable avoir une connaissance précise des conditions d’engagement sur le terrain, c’est à dire sur l’adversaire, ses défenses, ses points de vulnérabilité. Encore faut-il, en cours d’opération, disposer d’un environnement opérationnel adapté, un environnement dont la tendance est, quant à lui, de prendre de l’ampleur : avions de surveillance du ciel (Awacs), avions de surveillance du sol (Jstars) (15), avions de guerre électronique... ravitailleurs, et ce pour assurer la sécurité et coordonner l’intervention aussi bien des avions que des hélicoptères et des drones – qu’il s’agisse d’attaque, de reconnaissance, de défense – tout en étant capables de répondre aux contraintes du contrôle politique. Cela fait du monde et tout ce monde doit pouvoir être identifié, recueillir et échanger les données tactiques entre les différents niveaux de la chaine de commandement. Dans les situations le plus souvent mouvantes caractérisant les situations de crises ou de guerre actuelles, il s’agit également de réduire au maximum le délai entre le moment où un objectif est décelé et celui où il est attaqué, après recueil, analyse de cet objectif, décision de l’attaquer et l’attaque elle même. C’est la boucle de John Boyd dite OODA (observe, orient, decide, act). Tout repose sur le recours aux technologies de l’information et de la communication les plus modernes, sur la mise en œuvre de centres de commandement et de contrôle des opérations aériennes capables de suivre en temps réel les opérations, capables de mettre en réseau les différents acteurs, ce qui passe notamment par le recours aux transmissions satellitaires, la numérisation des données et le développement de l’interopérabilité entre nos propres systèmes et ceux des alliés. L’armée de l’air, lors de l’opération Harmattan (16), a récolté les fruits de l’attention qu’elle a portée depuis de nombreuses à l’ensemble de ces domaines: Rôle déterminant du centre de commandement et de contrôle de Lyon Mont Verdun au lancement de l’opération, engagement dans la semaine précédant Harmattan de Mirage F1CR de reconnaissance et de Transall de guerre électronique  destinés à recueillir le maximum de renseignements sur le futur théâtre, déploiement d’un de ses awacs et des ravitailleurs nécessaires aux raids prévus, recours à la liaison 16 sur nos appareils permettant l’échange des informations, y compris des images entre les différents intervenants, aptitude des équipages à opérer dans un environnement interallié. Le résultat est connu.

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Cet aperçu des capacités de l’Armée de l’Air dans le cadre de notre stratégie d’action extérieure et notamment les succès enregistrés lors des récentes opérations en Libye ne sauraient cependant masquer les lacunes et faiblesses qui subsistent aujourd’hui dans certains domaines. Quatre d’entre elles doivent être évoquées :

 

·         - La flotte de combat est dotée d’un matériel excellent. Les armements et équipements dont elle dispose et la qualité des équipages la placent au premier rang des flottes européennes. Mais cette flotte se rétrécit comme peau de chagrin et ne saurait, à elle seule, supporter dans la durée des opérations de haute intensité ou exigeant l’engagement d’un volume important de forces. Les excellentes disponibilités maintenues dans les détachements qui ont opéré pendant Harmattan (95%) n’ont été obtenues qu’au prix d’un recours aux ressources logistiques et techniques offertes par les appareils non engagés, ce qui, à terme, pose de sérieux problèmes d’entraînement. Quant au nombre d’appareils de combat engagés, il était dans chaque unité concernée, relativement faible.

 

·         - Le transport aérien a certes rempli son contrat mais son potentiel est en chute libre avec le retard pris par la sortie du très attendu A400M.

 

·         - La question du remplacement de nos ravitailleurs C135F, en service depuis 1964, c’est à dire depuis près de cinquante ans se pose avec acuité. La solution existe – l’A330 adapté à la fois au transport stratégique et au ravitaillement en vol des appareils de combat (programme MRTT – MultiRol Tanker and Transport). Cet appareil a été commandé par la Grande Bretagne et l’Australie. Il devrait figurer dans la prochaine loi de programmation...

 

·         - La France prend un retard sérieux dans le domaine des drones. Les services rendus par le Harfang (drone intérimaire) utilisé tant en Afghanistan qu’au-dessus de la Libye ont confirmé tout l’intérêt de ce genre de vecteur dans la mesure où il est effectivement capable d’assurer une permanence au dessus d’un théâtre. Le Harfang n’a cependant pas de capacités d’attaque, ce qui le pénalise lourdement par rapport à ceux mis en œuvre notamment par les Américains. Le besoin est reconnu mais la solution retenue – le drone « Heron » israélien adapté aux besoins français – apparaît une solution sans doute coûteuse et sûrement réalisable seulement à long terme (> 2020 ?).

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Puisse ce texte appeler en tout cas l’attention des uns et des autres sur l’importance des efforts qu’il nous reste à consentir pour que nos forces aériennes  continuent de jouer dans les années à venir le rôle qui doit être le leur au sein de nos armées et ce, pour une meilleure défense de nos intérêts en Europe et dans le monde.

 

Général Michel FORGET – Décembre 2011.

 

 

 

 

 

 

Renvois :

 

(1)   Le livre blanc de 1972 expose clairement le concept.

 

(2)    La première Instruction officielle instaurant ce système date de 1964.

 

(3)   Vautour B : bombardier léger, bimoteur, sans possibilité de ravitaillement en vol. Le Nord 2501 : bimoteur, premier avion-cargo français, entré en service au milieu des années 50. Il avait un rayon, d’action limité (2 tonnes sur 2500 kilomètres) soit deux escales et près de 11 heures de vol pour rejoindre Dakar depuis la métropole. Etait néanmoins très supérieur à son prédécesseur, le DC3 (2 tonnes sur 1800 kilomètres) qui n’était pas un avion-cargo.

 

(4)   Jaguar : chasseur bimoteur franco-britannique apte au ravitaillement en vol, destiné à l’attaque au sol, mis en service à partir de 1975 (l’armée de l’air comptera jusqu’à neuf escadrons de Jaguar). Le Mirage F1 entré en service à la même époque sera rendu apte au ravitaillement envol à la fin des années 70.

 

(5)   C160 Transall : remarquable avion de transport tactique franco-allemand entré en service en 1968. Bimoteur. Ses performances en rayon d’action et en capacités d’emport étaient plus du double de celles du N2501 : 5 tonnes sur 5000 kilomètres.

 

(6)   En Afghanistan, les talibans ne manquent pas d’utiliser des IED (Improvided Explosive Device), engins explosifs redoutables commandés à distance.

 

(7)   F100 : chasseur monoplace transsonique adapté aux missions d’attaque au sol et de pénétration. A équipé dans les années 60 deux escadres de chasse de l’armée de l’air.

 

(8)   C135F : avion ravitailleur quadriréacteur dérivé du Boeing 707 dont 15 sont actuellement en service dans l’armée de l‘air.

 

(9)   Le 19 mars 2011, soit trente années plus tard, Rafale et Mirage 2000D ont attaqué depuis leurs bases de stationnement des objectifs situés à 2300 km de ces dernières avec retour directe sans escale.

 

(10) Aucun moyen ne permet d’éliminer ce problème des autorisations de survol. Ainsi les appareils de notre porte-avions opérant dans l’Océan Indien et destinés à intervenir en Afghanistan ne peuvent se passer de l’autorisation de survol du Pakistan.

 

(11) Cette portée va de quelques kilomètres pour les premiers missiles à guidage laser à plusieurs dizaines de kilomètres pour les armements air-sol modulaires (A2SM) propulsés et  à plusieurs centaines de kilomètres pour les missiles de croisière comme le SCALP, tous missiles et bombes qui ont été tirés au cours de opérations de Libye.

 

(12) Proportion exacte non diffusée à ce jour.

 

(13) La diplomatie navale est mieux connue. Elle répond à la même définition, avec des moyens évidemment différents.

 

(14) La diplomatie aérienne peut être aussi une diplomatie de « coopération » (expression de Mr Coutau-Bégarie). Elle a alors pour but de renforcer les liens d’amitié avec un pays donné ou de démontrer l’intérêt que l’on porte à celui-ci par la participation d’éléments de nos forces aériennes à de démonstrations en vol, voire à des manœuvres avec les forces aériennes du pays en cause.

 

(15) Quadriréacteur de l’USAF : « Joint Surveillance Tracking Attack Radar System » utilisé notamment pendant la guerre du Golfe et équipé pour détecter les mouvements au sol alors que l’AWACS, lui aussi quadriréacteur (Air Warning Control System) est spécialisé pour la surveillance de l’espace aérien.

 

(16) Nom de baptême de l’opération conduite au-dessus de la Libye.

 

 

 

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Publié le 7 Août 2011

 

"C'est quand on est oublié, que l'on meurt vraiment".

 

 

En patrouille au dessus de la Forêt Noire

 

1963, F-100 en patrouille, au-dessus de la Forêt Noire.

 

Il y a, comme l'a évoqué le Président de la République le 19 juillet dernier dans la cour des Invalides, devant les sept cercueils de nos soldats tués en Afghanistan, « la longue cohorte de tous ceux qui sont tombés un jour au Champ d'Honneur », morts pour la Patrie dont le Souvenir Français s'attache à conserver et honorer la mémoire...

 

Il y a la multitude de celles et ceux qui nous ont quitté, frappés par les accidents de tous ordres, par la maladie, ou la simple usure inéluctable d'une vie longue et bien remplie...

 

Et puis il y a les morts en « S.A.C. »!

 

Peu de gens, dans la société civile, connaissent la signification de ce sigle qui se traduit, pour les membres de la grande famille aéronautique, par « Service Aérien Commandé ». Et pourtant le personnel des formations aériennes de nos forces armées paye, dès le temps de paix, un lourd tribut au service de la nation, en particulier pendant l’entraînement et dans la préparation aux missions de guerre. A titre d'exemple, pour la seule Ecole de l'air, entre sa création en 1935 et l'aube du XXIème siècle, si 240 anciens élèves sont tombés au combat, pendant la Seconde Guerre mondiale, en Indochine, en Afrique du Nord ou dans les opérations extérieures, ce sont près de 370 pilotes, navigateurs ou membres d'équipages issus de cette école qui ne sont pas revenus d'une mission considérée au départ comme « de routine », morts en S.A.C.

 

 

J'ai eu la chance, au début des années soixante, de vivre quelques années aux côtés des pilotes de l'un des meilleurs escadrons de chasse de France, le 1/3 « Navarre », partageant épisodiquement, moi le non-navigant, leurs missions, en place arrière de l'un des trois F-100F « Super Sabre »  biplace de l'escadron. J'en ai gardé bien des souvenirs merveilleux, mais aussi, malheureusement,  d'autres bien plus tragiques, comme par exemple :

 

·        -  Ce 31 décembre endeuillé par la collision au-dessus du Mont Mézenc des deux F-100 de Jacques dit « Le gros sac » et de Guy, surnommé « Le p'tit boudin ». Il n'y eut pas de réveillon cette année-là...

 

·         - Le crash dans un petit avion du Centre d'Essais en Vol de Cazaux de Francis, « Le beau gosse », tué avec son passager ;

 

·         - Le Mirage IIIE de Robert, « Le clou », percutant le sol avant de s'embraser, à l'entrée de piste, à Nancy ;

 

·         - Cet autre Mirage IIIE, en approche à Dijon, s'écrasant après avoir heurté un rideau d'arbres sans que son pilote, Jean-Pierre, un jeune lieutenant que j'ai moins connu, ne puisse s'éjecter ;

 

·         - Le Mystère IVA de cet ami de l'autre escadron, découvert désemparé sur la dune du Pilat, mais sans le corps de son pilote, Jacques « Le p'tit chef », qu'un récolteur de résine retrouvera par hasard, mais bien des années plus tard, dans un coin perdu de la forêt landaise...

 

Ces pilotes parmi tant d'autres, ces équipages, ne sont pas morts face à l'ennemi, mais dans le simple exercice de leur métier, de leur mission, avec un seul but : être prêts, si la Nation l'exigeait un jour, à la défendre jusqu'au sacrifice suprême. Alors je souhaite que leur souvenir trouve également sa place dans les pensées de tous ceux qui honorent aujourd’hui, à juste raison, les « morts au Champ d'Honneur ».

 

Ils l'ont bien mérité, eux qui ont aussi rejoint, pour toujours, le paradis des pilotes et des équipages perdus.

 

 

 

 

GBA (2s) Jean-Claude ICHAC

Président honoraire du Comité d'Issy-les-Moulineaux du Souvenir Français.

Le 1er août 2011

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