Le monument aux morts pacifiste d’Issy-les-Moulineaux : la douleur sculptée dans la pierre

Publié le 27 Décembre 2025

Le monument aux morts pacifiste d’Issy-les-Moulineaux : la douleur sculptée dans la pierre

Au cimetière communal d’Issy-les-Moulineaux, se dresse un monument aux morts de la Grande Guerre dont la force tient à son refus de toute emphase. Là où nombre de monuments érigés après 1918 exaltent l’héroïsme, la victoire ou le sacrifice glorieux, celui d’Issy-les-Moulineaux met en avant le temps du deuil, du silence et de la douleur humaine. Cette orientation confère à l’ensemble une dimension profondément pacifiste, peu habituelle et significative dans le paysage commémoratif français de l’entre-deux-guerres.

 

Comme dans la quasi-totalité des communes françaises au sortir du conflit, l’édification d’un monument répond à un besoin collectif. Il s’agit de donner un lieu, une forme et une matérialité au deuil de masse engendré par la Première Guerre mondiale, qui a touché toutes les familles, tous les quartiers et toutes les classes sociales. 

À Issy-les-Moulineaux, la municipalité fait un choix singulier : elle finance intégralement le monument, pour un montant de 52 468 francs, sans recourir à une souscription publique ni à une aide de l’État. Ce parti pris, peu fréquent à l’époque, traduit une volonté politique forte d’assumer pleinement la responsabilité mémorielle envers les habitants morts au front, considérés comme les enfants de la commune.

Le monument est inauguré le 2 novembre 1924, à une date qui s’inscrit dans le calendrier symbolique du souvenir des morts, au lendemain de la Toussaint. Il est confié au sculpteur Émile Fernand-Dubois (1869-1952) artiste aujourd’hui relativement discret dans l’historiographie mais solidement formé dans le giron de la sculpture académique française. 

Élève de Sul-Abadie puis de Jules Dalou,Fernand-Dubois travaille également quelques années dans l’atelier d’Auguste Rodin, expérience qui marque durablement son rapport au modelé et à l’expressivité des corps. Il développe progressivement un langage sculptural précis, attentif aux volumes, aux textures et surtout aux visages, dans lesquels il cherche à traduire une intériorité psychologique plus qu’un idéal abstrait.

Son intérêt pour la sculpture commémorative n’est pas nouveau au moment de la commande d’Issy-les-Moulineaux. En 1908, il réalise déjà le monument aux morts de la guerre de 1870-1871 à Cosne-Cours-sur-Loire (les sculptures seront fondues en 1942 sous le régime de Vichy). 

La maquette du monument d’Issy-les-Moulineaux est présentée au Salon de la Société des Artistes Français en 1924. Dans un contexte de reconstruction morale du pays, marqué par les traumatismes du conflit et par les débats sur le sens du sacrifice, Fernand-Dubois parvient à concilier rigueur formelle et émotion contenue. Le monument, taillé dans le marbre blanc, se distingue par une sobriété presque austère. Il représente une scène de déploration, généralement interprétée comme une femme agenouillée auprès du corps sans vie d’un soldat. L’attitude de la figure féminine, penchée, recueillie, dépourvue de tout pathos théâtral, suggère une douleur intériorisée, silencieuse, universelle.

Cette femme incarne à la fois la veuve, la mère ou la sœur endeuillée, mais aussi une allégorie du deuil collectif, dans laquelle chacun peut projeter sa propre perte. En refusant toute individualisation excessive, Fernand-Dubois donne à la scène une portée symbolique large, sans jamais basculer dans l’abstraction froide. Le corps du soldat, inerte, n’est pas idéalisé ; il n’est ni victorieux ni héroïsé, mais simplement humain et vulnérable.

Ce choix iconographique marque une rupture nette avec la tradition des monuments du XIXᵉ siècle, dominés par les figures de la Victoire ailée, les soldats triomphants ou les allégories martiales. Ici, aucune arme brandie, aucun drapeau claquant au vent, aucun appel à la revanche. L’œuvre s’inscrit clairement dans la mouvance des monuments pacifistes apparus après la Grande Guerre, qui entendent rappeler le coût humain du conflit plutôt que d’en magnifier l’issue. Cette orientation se retrouve explicitement dans la dédicace « aux victimes de la guerre », formulation qui rompt avec la rhétorique du sacrifice glorieux.

Au revers du monument, une citation attribuée à Louis Pasteur renforce encore cette lecture : « Une vie humaine sauvée procure une gloire mille fois plus grande que la plus belle des victoires. » Par ces mots, le monument dépasse la simple commémoration locale pour s’inscrire dans une réflexion plus large sur la valeur de la vie humaine. La pierre devient ainsi un support de mémoire, mais aussi de méditation morale, invitant le visiteur à se souvenir sans glorifier, à honorer sans exalter.

Jean-David Boussemaer
 

Sources

Notice sur le site monumentsauxmorts

Ministère de la Culture, base POP-Palissy, notice IM92000299

Ministère de la Culture, POP-Joconde, notice 01510002656 sur une oeuvre en lien avec le Monument aux morts conservée au musée de la Loire à Cosne-Cours-sur-Loire

Rédigé par Souvenir Français Issy

Publié dans #Première Guerre mondiale

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :